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A propos d'Enfilades, Nouvelles de François Marchand, par Michel Host

Ecrit par Michel Host le 11.05.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

A propos d'Enfilades, Nouvelles de François Marchand, par Michel Host

 

Enfilades, Nouvelles, François Marchand, éd. du Rocher, avril 2016, 159 pages, 15,90 €

 

« Il faut se méfier des idées. Souvent, on ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais elles se révèlent mauvaises à l’usage »

François Marchand

 

Un recueil de six nouvelles – genre plutôt dédaigné par la critique installée –, toutes sous-tendues par une pensée détachée des conformismes de l’opinion, libre donc, s’encombrant peu des dogmes de la pensée correcte et calibrée de notre temps. On ne s’étonnera pas si avec un tel bagage, son auteur, un jeune homme qui n’a pas froid aux yeux, n’est pas celui qu’on célèbrera dans l’unanimité du rire. Il le mériterait mille fois, pourtant.

Des « enfilades », qu’est-ce donc ? Dans l’ordre architectural ? La disposition d’une grande demeure qui, privée de couloirs adjacents – un progrès des architectes des XVIIIe et XIXe siècles – vous fait passer de pièce en pièce sous les yeux des personnes qui y sont éventuellement présentes ? Mais, par ailleurs, la discrétion n’est-elle pas une sorte d’obstacle à l’indispensable publicité due aux livres, aux très bons livres comme c’est ici le cas ? Et dans l’ordre militaire ? Un tir, une mitraillade visant toute la longueur d’une position que l’on veut attaquer ? Dans la marine ? La bordée tirée dans la longueur du bâtiment ennemi… Ici, l’attaque, une certaine agressivité seraient privilégiées… le regard est porté sur notre société à travers un collimateur. La lecture du recueil permet de penser que ces interprétations se rejoignent. Notons que François Marchand ne nous parle pas d’enfilures, car ce ne sont évidemment pas des perles qu’il enfile !

Son ironie est à la fois mordante et tranchante. Son humour froid, souvent désopilant, fait mouche à chaque coup. Il adresse à notre monde ses nouvelles en forme de fables à moralités implicites, au lecteur d’aujourd’hui, et particulièrement à celui qui somnole dans sa lassitude d’une société difficile à comprendre, en évolution constante, poussée aux fesses par divers pouvoirs plus ou moins occultes : pouvoirs médiatiques brouillant les esprits, pouvoirs idéologiques, pouvoirs financiers les viciant et corrompant, pouvoir des images qui surtout autorisent à ne pas voir (1) et à ne pas comprendre ce qui, d’ailleurs, est rarement explicité dans les discours encombrés de barbarismes et de solécismes qui les accompagnent. Notre monde travaille le nouvelliste et il travaille notre monde.

Qu’on en juge.

Êtes-vous un de ces touristes que les risques n’ont jamais arrêté ? Avec Proserpine Maillard, votre compagne de randonnée, en plein désert de Gobi vous tombez aux mains des GAALMT (Groupe Armé Autosuffisant de Libération des Mongols Tristes). Vous n’avez pas fini de vous amuser, tout modeste escroc que vous soyez et amateur de Tourisme équitable ! Enlevé, oui, c’est cela, et raconté avec un entrain fou. Certes, Proserpine y laissera des plumes, et même un peu plus. Au passage, vous apprendrez ce que vous ne pouviez ignorer sans vous être déconnecté de votre siècle, par exemple que : « Normalement, quand BHL menace un pays, il n’en reste plus pierre sur pierre quelques semaines après ». Nos touristes s’échapperont-ils du piège où ils sont allés se fourrer ? Désopilant !

Si Les Abeilles bourdonnent, soudain, contre votre fenêtre de chambre, sous les tuiles du toit, dans votre quartier jusqu’ici tranquille, vous appelez les pompiers… C’est l’habitude, ils sont là pour ça. Mais les ennuis, vous ne les aviez pas flairés, ne font que commencer pour vous et vos concitoyens. Il est deux sortes d’abeilles, celles qui piquent sauvagement, celles qui produisent du miel. On ne peut y toucher de toute façon. Parmi les politiques de tous bords, beaucoup prétendent que « ces abeilles, c’est une chance pour le pays ». La fable est en marche, vous l’avez saisie, et avec elle l’histoire, la vôtre, celle de la cité, celle des abeilles. Piquante, cette histoire ! L’inconfort s’accroît jusqu’à l’insupportable. Mais tout de même, pas de stigmatisation s’il vous plaît ! François Marchand ne pense pas exactement comme il faut que l’on pense : je souhaite qu’il nous écrive d’autres nouvelles, d’autres livres de cette belle eau vinaigrée, mais je lui recommande de ne pas briguer un jour quelque prix Nobel de littérature. Peut-être au mieux récoltera-t-il deux années de prison, pour hérésie et médisance ! Il le sait parfaitement d’ailleurs.

Avec Le Concours, ce qui est mis en joue c’est tout un domaine de la collusion du politique et des affinités électorales, de la rencontre des abus de position de pouvoir et des médiocrités employées par ce même pouvoir. Ces affaires se mènent rondement, dans le respect absolu des formes de l’égalité et de la légalité républicaines, soit celles du banditisme de bon aloi, celui qui sait écarter de lui tout soupçon. Tenez ! Imaginez ! Vous êtes le médiocre parfait, issu des écoles du rien, mais collaborateur d’un député des plus ambitieux. Sa serpillère, en somme ! Moins que la servante malgache esclave de bourgeois parisiens, dont le sort vous paraît enviable pourtant. Votre seule qualité, l’acharnement. La chance vous sert : vous surprenez une ignominie criminelle dans l’entourage proche du député. Le scandale menace, des carrières risquent de s’effondrer. Mais vous êtes fort désormais, car témoin et donc en état de « négocier » votre avancement hiérarchique. Grâce à quelques efforts pénibles, des accommodements avec les règlements en vigueur, voire avec le biblique précepte « Tu ne tueras point », vous parvenez au bout de votre ambition : vous êtes intronisé « Secrétaire des débats à l’Assemblée », à l’abri désormais de tout besoin, vous et votre famille. La fable est forte, mais non pas forcée : on a vu il n’y a pas si longtemps des ministres noyés dans des mares, le long d’un chemin de halage, des conseillers présidentiels révolvérisés dans leur bureau de l’Élysée. Comme on oublie, n’est-ce pas ? François Marchand, au prix de quelques observations sur un cynisme porté à l’incandescence, nous replonge dans l’horrible de l’Histoire, attache sa fiction aux réalités, l’ensemble étant mené, dans un style cavalcadant, à une allure vive et drolatique.

On peut aller plus loin encore, et notre nouvelliste n’hésite pas. Avec Singerie, sous le masque du zoologue mondialement connu (et « reconnu des singes »), Ljubomir Blanchard, il fera de Cynthia, « magnifique femelle gorille d’1 mètre 65 et de 150 kg », d’abord une redoutable joueuse d’échecs, puis une fort honorable candidate à l’élection présidentielle. Aidé par un féminisme partagé par la belle et imposante Cynthia, le combat de toute une société contre les préjugés de genre, contre le racisme, la pithèkophobie et que sais-je encore, il parviendra à ses fins. D’ailleurs, une certaine Tamara Walou-Walou n’a-t-elle pas déjà accédé au poste de « ministre du Patriotisme et de la Morale républicaine » ? La campagne démarre. « Cynthia, la force tranquille », « Cynthia, le changement sans le risque », parviendra à ses fins. Naturellement, de tels bouleversements dans les habitudes ne vont pas sans heurts, désordres ni violences. La nouvelle présidente se verra contrainte de déterritorialiser l’Élysée, de détourner les yeux des massacres et de la chienlit : ce que, tout bien considéré, on appelle un changement d’époque, ou peut-être le « changement dans la continuité ». Laissons au lecteur le soin de découvrir les termes dans lesquels s’exprime l’opinion des citoyens sur leur présidente ! Voltaire, une seconde fois, doit mourir de rire dans sa tombe, et ces événements ne laisseront pas Rousseau indifférent là où il est.

Le Mariage est une fabulette qui eut peut-être gagné à un brin de développement supplémentaire. Le divertissement est bref, trop peut-être. On y voit un petit bourgeois de province se laisser tourner en bourrique par ses proches, ses parents, par sa méthodique et froide petite fiancée, et, sans en avoir envie, finir à l’autel comme c’était aux siècles précédents. C’est un garçon faible, certes, mais qui aura le courage de dire à sa mère : « Tu ne sais pas ce que j’ai pris avant de venir… ». Le prozac fait passer la pilule matrimoniale. Mais n’est-ce pas « ainsi que commencent les mariages faits pour durer » ?

La nouvelle de clôture, le Journal de Jungle d’Ingrid B., s’approche elle aussi du récit d’histoire, c’est pourtant une fiction assez fantaisiste pour amuser et suffisamment réelle pour tenir dans le champ fictionnel et satirique. La transparence est totale : la grande bourgeoise colombienne Ingrid B., politiquement engagée, est enlevée par les FARC et tenue prisonnière dans la jungle six années durant. Elle est accompagnée de son amie Clara, et toutes deux souffriront à des degrés divers des mauvais traitements de leurs geôliers. Les fantasmes de l’époque jouent honorablement leur rôle : faux intérêt, voire indifférence des politiques à l’enlèvement lui-même (sauf chez M. De Villepin, fidèle soutien, et « l’atroce » Kouchner que l’on déteste mais prévoit de ménager plus tard) ; désir de la bourgeoise de gauche (habillée à la ville par Christian Lacroix) d’alphabétiser son garde du corps affligé d’illettrisme ; projection dans le futur des profits médiatiques que l’on tirera demain du martyre subi aujourd’hui ; accouchement écologico-forestier de l’amie-ennemie Clara ; apparition de la figure de la pasionaria et des fantasmes sur la grossièreté des guérilleros qu’on ne peut traduire qu’en termes de pudeur et délicatesse ; gestion du portefeuille d’actions personnelles grâce au prêt d’un ordinateur (on ne se refait pas, l’évidence elle-même ne vous refait pas, personne ! C’est toute l’histoire du demi-siècle achevé et de ce début de siècle ! (2) – Déclarations des membres de la famille (mère, fille, mari…) aux médias : les geôliers eux-mêmes finissent par s’amuser de la tragi-comédie qu’ils ont mise en marche ! – et, en apothéose, l’écran géant fixé sur la façade de l’Hôtel de ville de Paris. À la fin, parfaitement avouée, jamais dénoncée, l’ambition : « Les êtres ne changent pas. […] Je suis comme Vautrin à sa sortie du bagne. Je peux jouer tous les rôles, je peux manipuler les plus habiles manipulateurs », médite Ingrid B.

François Marchand, avec lenteur et délectation, pousse le couteau dans la plaie. Sa critique est assise sur quelques faits incontestables, le développement littéraire en explore les tenants et aboutissants, en récure les recoins crasseux et malodorants. Une fois échappé de la jungle, Vautrin se changera en Rastignac : « Ce soir, je considère rêveusement, de mon salon, Paris et ses infinies possibilités. Je pense à tous ceux qui ont voulu le conquérir ». C’est infiniment drôle, par exemple lorsque l’ex-pasionaria s’imagine opposée à Ségolène Royal, avec les armes désormais invincibles du martyre politique : la jungle infestée de mygales et de serpents engloutira « la reine du Chabichou » ! Si les choses ne se passèrent pas exactement de cette façon, ainsi relatées elles n’en restent pas moins plusvraies que nature. La vraisemblance ! La nouvelle, tout un art ! Un pur plaisir si le nouvelliste, comme c’est le cas dans Enfilades, sait allègrement tisser son récit et ne manque ni d’humour ni d’ironie.

 

Michel Host

 

(1) Modeste théorie personnelle, quoique partagée par un certain nombre de personnes

(2) L’Histoire de tous les temps, en fait ; certains se demandant si cela ne commença pas aux époques du néolithique

 

La biographie de l’auteur est un modèle de discrétion. François Marchand est jeune, on l’a aperçu sur des plateaux de télévision et l’on sait qu’« il a passé une quinzaine d’années au sein de l’administration centrale du ministère du Travail », dont il a démissionné pour se consacrer à l’écriture. Il a eu raison ! Il connaît bien certains rouages des sphères administratives et politiques et se veut satiriste plutôt que pamphlétaire. Il a publié : L’Imposteur, Le Cherche-Midi, 2009, Plan social (prix du roman français) Le Cherche-Midi, 2010, Un week-end en famille, Le Cherche-Midi, 2012, Cycle mortel, Écriture, 2013.

 

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel Host, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri, présidé la revue La Sœur de l’Ange.

Derniers ouvrages parus :

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

L’êtrécrivain (préface, Jean Claude Bologne), Méditations et vagabondages sur la condition de l’écrivain, Éd. Rhubarbe, 2020

L’Arbre et le Béton (avec Margo Ohayon), Dialogue, éd. Rhubarbe, 2016

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Mémoires du Serpent (roman), Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Carnets d’un fou. La Styx Croisières Cie, Chroniques mensuelles (années 2000-2020)

Publication numérique, Les Editions de Londres & La Cause Littéraire

 

Traductions :

Luis de Góngora, La Femme chez Góngora, petite anthologie bilingue, Éd. Alcyone, 2018

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd. 2010),

Aristophane, Ploutos (éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe & XIIIe siècles), 1ère traduction en français, à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue) Éd. De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano), Éd. Alcyone, bilingue, 2e éd. 2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éditions de l’Escampette, 2005