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Zabor, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud le 15.11.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine

Zabor, par Kamel Daoud

 

« Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire. Mais il fallait écrire toujours, sans cesse, à peine le temps de manger ou d’aller faire mes besoins, de mâcher correctement. Beaucoup de cahiers qu’il fallait noircir. Je les achetais, je crois, selon le nombre des gens que je rencontrais : dix par jour, parfois deux (quand je ne sortais pas de la maison de mes grands-parents) ou plus ; une fois, j’ai acheté 78 cahiers, d’un seul coup, après avoir assisté au mariage d’un voisin. Le plus proche libraire me connaissait et ne me posait jamais de question sur mes achats : dans le village on me désignait comme étant le fils du postier, celui qui lisait, sans cesse, et on comprenait un peu que je noircisse les cahiers comme un possédé. On m’envoyait les vieux livres trouvés, les vieilles pages jaunes des colons, des revues déchirées et des manuels de machines disparues. J’étais silencieux et brillant aux écoles et j’avais une belle écriture appliquée. Donc j’achetais les cahiers en recomptant, les yeux fermés, le corps allongé sous la vigne tourmentée de notre cour, pendant l’heure de la sieste, les gens rencontrés, la journée précédente.

C’était un peu pénible d’avoir toujours un numéro associé à un visage. C’était difficile. Parfois les visages des gens connus écrasaient ceux des inconnus ou en volaient des traits. Rendant le recensement hasardeux et la magie fragile. Je repassais le film dans ma tête, je scrutais les détails et les traits, récitais des noms pour en séparer la bousculade. Pourquoi, Sans cela, l’une des personnes que j’oubliais mourait le lendemain. Quand moi j’oublie, la mort se souvient. Confusément. Je ne pourrais pas expliquer cela, mais je me sentais un peu lié à la faucheuse (comme on disait autrefois, à l’époque des récoltes) : sa mémoire et la mienne étaient reliées comme deux vases : quand l’un se vide, l’autre se remplit. Enfin, la formule n’est pas bonne. Il faut dire quand ma mémoire se vide, la mort vide le monde. Quand je me souviens, la mort est aveugle et ne sait pas quoi faire. Elle tue, alors, un animal dans le village, s’acharne sur un arbre ou des feuilles ou va ramasser des insectes, dans les champs pour les croquer, en attendant de retrouver la vue. Comment cela se passait quand je dormais ? Dieu veillait. Tout ce que je savais, c’est qu’il me fallait bien compter les gens que je rencontrais, durant le jour, acheter les cahiers selon leur nombre puis écrire, le soir venu, ou au crépuscule ou même au lendemain, des histoires avec beaucoup de prénoms. Entre mon oubli et le dernier soupir d’un proche, j’avais un délai de grâce de trois jours ; je pouvais retarder d’écrire sur cette personne pendant trois jours, mais jamais plus.

Bon, je voulais vous dire, seulement, que quand j’écris, la mort recule de quelques mètres, comme un chien hésitant qui vous montre ses canines, le village reste en bonne santé avec ses quelques centenaires (grâce à moi) et on ne creusait aucune tombe dans le flanc ouest de notre hameau. C’est un miracle qui avait lieu, depuis longtemps, mais que je gardais secret. Pas par pudeur ou peur, mais parce que (je le pense) raconter cette histoire pouvait interrompre l’Ecriture, provoquer des morts et j’en serais coupable. Le seul moyen de le faire, était de parler aux cahiers, avec un stylo. Dans le village, peu savaient lire, le secret était sauf. Passons. Bien sûr, c’est inexplicable, un peu douteux même. Un homme qui vous dit qu’il écrit pour sauver des vies est toujours un peu malade, mégalomane ou affolé par sa propre futilité. Je ne vous l’affirmerai jamais, mais je peux, au moins, vous raconter comment j’ai fini par en être convaincu. Je sais que je suis la cause de l’augmentation du nombre de centenaires dans notre village, que j’ai repoussé des trépas en décrivant, longuement, des arbres, que mes cahiers sont des contrepoids et que je suis lié à l’œuvre de Dieu comme un copiste solitaire qui possède un encrier et dresse des portraits de l’océan. Enigme de ma vie, né pour conjurer et repousser, dans le noir atelier de ma tête, la plus ancienne puissance. Que vous dire de plus ? Mon nom : Zabor. C’est en l’écrivant, pour la première fois, que j’ai entendu le bruit dans ma tête. Voici comment cela arriva ».

 

Kamel Daoud

 


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015