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Visions pour une poésie mystique

Ecrit par Didier Ayres 06.09.11 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers, Chroniques Ecritures Dossiers

Visions pour une poésie mystique


I

Tu et Il.


Cette petite étude n'est pas didactique, mais tient à ma vision personnelle des choses. Interroger la mystique m'interroge d'abord moi-même, et sur ce qui me convient du rapport à l'autre, -l'Autre-, lequel est inclus, fait angle, fait le biais, la pointe, fait l'entrée de l'énigme de soi-même au sein de la chose connue (un peu à l'image de l'étrangeté freudienne). En interrogeant le tu, par exemple, quand je devrais dire il ou nous, ou encore elle et moi, je rends perceptible cette sémantique des pronoms en quoi l'affaire est compliquée. Ce que je cherche, c'est faire le remplacement de la phrase par ce qui lui manque, et donc remplir l'Autre de ma propre question.


J'utilise beaucoup dans mon travail d'écriture, le je et le tu -voire le nous, dont l'anaphore a formé l'armature de mon premier livre. C'est lors d'une conversation avec un sémioticien de l'Université de Limoges, qui m'avait  interrogé sur mon utilisation du tu, en me demandant s'il était seul ou double, que j'ai répondu qu'il était triple, et comme il fallait éclaircir mon propos, je me suis accordé à lui dire que le tu était parfois, et à la fois, le tu de l'interlocuteur à qui on s'adresse, le tu de la conversation intérieure, et j'ai ajouté que le tu était aussi celui de l'âme dans le sens de Maître Eckhart.


Il n'y a rien de simple dans l'accommodation de soi dans le langage, surtout à la confrontation du poème mystique. Cette polysémie des pronoms, par exemple, m'évoque la poésie mystique orientale. Le Il est alors l'Aimé, le proche, l'échanson qui donne à boire au convive du festin, ou encore peut-être Allah que convoitent tant les visionnaires mystiques. L'ivresse, la beauté, ne sont pas étrangers à la divination de l'esprit sacré. Il y a dans le poème mystique une ivresse que ne produit pas le vin mais dont la vigne est la métaphore.


Je me situe sur la ligne horizontale et moins sur la pente élevée de la verticalité. L'axe horizontal est la hauteur du champ visuel qui est propre au regard humain, et c'est là que je veux rester et non pas porter mes regards aux forces transcendantes -dont d'ailleurs il faudrait disserter longuement, car à mon sens on ne trouve la pointe du très haut que dans la clôture de la vie du dedans. Je crois fermement à l'immanence, à l'agrandissement d'une voix plus haute, comme celle de l'inconscient ou de la divinité, qui permettent de quitter l'état primaire, initial, pour atteindre une apologie spirituelle. Car la grande interrogation que j'ai évité jusqu'à présent, c'est de dire en quoi et comment le tu que j'utilise ou le il des mystiques, recouvrent une absence.


Je ne propose qu'une "vision" qui ne cherche pas bien sûr à faire l'apologie du vin, de la coupe qui va aux lèvres, mais à l'idée du vin, à l'idée de la coupelle mystique. Et cette immatérialité du vin est l'absent éternel, celui que propose de capturer la poésie mystique, en se fourvoyant dans la beauté, pour voir plus clair au milieu de la blessure comme au milieu d'autrui. Car la fusion mystique n'est pas tout, tout autant physiquement que métaphysiquement, elle n'est qu'un avatar qui intrique deux êtres, comme la force charnelle du feu atteint le bois, ou l'alcoolémie du vin atteint l'esprit. C'est pour cela que les questions de la verticalité et de l'horizontalité sont pour moi d'une certaine gravité. Car ce qui m'intéresse, c'est le "haut" du dedans. La supériorité dans le peu. L'élévation de la fin du jour. La diminution du matin. Donc, en quelque sorte, les oxymores.


II

Le poète.


Le corps s'appuie à la connaissance de lui-même, et la poésie depuis Le Cantique des cantiques nous laisse entendre comment puissance charnelle et puissance spirituelle des époux s'appuient sur le secret difficile de ce que c'est que l'amour. Il est donc raisonnable de penser que le pronom personnel, le tu ou le Il, appuie l'être et, en ce sens, appuie aussi l'autre, l'imprime en soi. Il y a sans doute chez moi une passion trop forte pour les figures oxymoriques et j'en suis conscient. Mais, je trouve que la fusion mystique et l'expérience littéraire sont un peu de la même espèce, car elles obligent à questionner des figures absentes, des abîmes.


Exaltation, séparation, réparation, abcès, fracture, condition fragile de notre humanité, voilà en quoi se nourrit le poète et en quoi il est fragile et mal propice à subir les terreurs, les assauts et les brutalités. En ce sens, l'énigme est plus forte, car le poète est gardien d'un domaine vital à part entière. Il est la vigie double du mystère et de l'éclaircissement. Il cherche dans le maelström de la chair les signes particuliers propres à la spiritualité, et cela avec le doute de tout qui lui reste essentiel.

 

Donc le jeu des pronoms personnels est une sorte de maquillage, de faux-semblants, qui donne la liberté au poème d'attirer la beauté et de défendre des thèses inexpliquées. Ce qui veut dire aussi que poésie profane et poésie sacrée portent les fruits de différentes couleurs. Le "jet de pierre" duStalker de Tarkovski, reste l'unique moyen de trouver dans les combinaisons hasardeuses du langage une voix capable de restituer un ensemble de visions dont certaines sont mystiques. J'approche peut-être mal le phénomène de dieu au milieu du poème dont la nomination ou la majuscule qui se prêtent à cette évasion n'est pas mienne. C'est sûrement parce que je suis une personne horizontale, et aussi essayant, modestement, comme certains grands maîtres de la mystique occidentale, de dénuder le réel, de retirer le voile de la vérité par l'action poétique.


Donc ne pas dire, ne pas se carrer dans des stratégies visibles s'avère une solution objective en quoi l'ambiguïté de la mystique et de la poésie trouve un accord commun. Le reste n'est qu'une excitation hasardeuse, païenne ou pieuse, et qui sert de balise à la grande équipée aérienne du langage. Le titre de cette intervention porte le mot vision. Visions par fragments, fragments de visions, d'impressions, fragments de la poésie et de la mystique, il y a matière à réfléchir à cet objet bien complexe du rapport du poète à l'immatérialité à laquelle il se voue. Et même s'il reste pour finir deux ordres, le charnel et le spirituel, il y a encore et aussi la coupure et l'intervalle, et c'est là ce qui occupe et en quoi est occupée la fusion mystique. Le vin peut contenir une vigne céleste et un simple verre de vin devenir une coupelle spirituelle. Ce métier de réfléchir porte en lui ses facilités et ses difficultés car il relate une relation ambiguë que chacun peut ressentir mais que seul le poète est capable de distinguer, de faire advenir. Le rapt du vin a un goût incertain comme la musique du poème.

 

Et partant, dire l'importance soudaine de cette tourterelle qui traverse la hauteur du toit et qui mériterait à elle seule toute l'hagiographie de François d'Assise tant son épaisseur conduit le poète à prouver ensemble l'existence de cet oiseau et de lui-même. De fait la mystique est la motivation bizarre de  certains univers culturels, comme le mien, enclins aux divagations et aux vacances de l'esprit.


Didier Ayres, Saint-Junien, 2011.


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.