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Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig

Ecrit par Patryck Froissart 20.01.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Nouvelles, Langue allemande

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme (Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau), février 2015, Edition bilingue (allemand/français) annotée par Jean-Pierre Lefebvre, trad. français Olivier Le Lay, 201 pages, 4,10

Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Folio (Gallimard)

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Stefan Zweig

 

Toujours doublement précieuses sont les éditions bilingues des grands textes littéraires. Le lecteur français germanophone et le lecteur allemand francophone apprécieront certainement celle-ci en particulier, mais nulle nécessité d’être bilingue pour se laisser prendre aux qualités intrinsèques du récit, qui bénéficie de l’excellente traduction d’Olivier Le Lay.

La scène a pour cadre, au début des années 30, une pension hôtelière bourgeoise de la Riviera, où se côtoient les membres d’une société à la Somerset Maugham, à la Maupassant, où chacun observe chacun, où chacun commente, critique, juge et sanctionne les gestes et les paroles de chacun, au nom d’une morale étriquée appliquée de manière immédiate et arbitraire au vu de la seule superficialité des faits.

Le récit est à tiroirs.

Le narrateur premier séjourne à l’hôtel, où l’arrivée d’un jeune homme seul, un Français, élégant, courtois, rompt la monotonie des heures et l’indolence guindée des vacanciers. Le nouveau venu fait en effet montre d’une telle amabilité qu’il s’attire l’attention générale et la sympathie de tous, et surtout de ces dames… singulièrement de l’une d’entre elles, Madame Henriette, une trentenaire qui se trouve là en villégiature avec son époux et ses deux enfants.

Coup de théâtre : vingt-quatre heures plus tard le dandy et la digne Madame Henriette s’envolent sans préavis on ne sait où, au grand dam du mari cocu et au grand scandale de la petite communauté d’estivants conformistes.

« On comprendra aisément qu’un tel événement, coup de tonnerre pour nos yeux et nos sens, était de nature à troubler violemment des êtres qui n’étaient accoutumés qu’à l’ennui et à des passe-temps insouciants… »

L’incident déclenche des discussions, des débats, des controverses voire des disputes sans fin qui permettent à l’auteur de confronter les points de vue bourgeois et l’opinion plus ouverte du narrateur sur l’importance ou non du respect des codes moraux conservateurs et des normes sociales puritaines à propos d’une « Bovary » qui plaque enfants et mari vingt-quatre heures après avoir fait la connaissance d’un jeune « bellâtre ».

Une dame âgée, Mrs C., qui semble touchée par le discours mesuré, non moralisateur du narrateur, le seul de la compagnie à ne pas jeter la pierre à la femme adultère, finit, avec beaucoup de pudeur, d’hésitation et de retenue, par lui proposer de lui confier par écrit une aventure qu’elle a vécue elle-même autrefois, à l’âge de quarante ans, et qui offre une certaine similitude avec l’affaire qui agite et révolte les bien-pensants de la pension.

Alors s’ouvre le tiroir recelant le récit second.

Cette nouvelle dans la nouvelle entraîne le lecteur dans le monde infernal des casinos. La narratrice raconte avec une intense émotion les circonstances en série qui l’ont conduite, sur un temps identiquement court de vingt-quatre heures, à une relation dont elle conserve grande honte avec un jeune joueur qu’elle décide de sauver du suicide auquel il veut se livrer après avoir tout perdu, y compris son honneur, par addiction irrépressible au jeu.

Zweig se livre ici à une captivante étude de la psychologie du joueur, et en particulier à une analyse extraordinaire des mouvements des mains et des expressions du visage du jeune fils de famille, descendant alors ruiné d’une branche de la noblesse ancienne de la Pologne autrichienne, pendant le temps qu’il s’abandonne à sa passion sous le regard épouvanté de la narratrice.

La superposition des deux nouvelles, des deux situations, des deux personnages féminins invite le lecteur à réfléchir sur la notion de « faute » et de « culpabilité sociale », à méditer sur la tendance qui prévalait encore au milieu du siècle dernier à condamner a priori la femme « infidèle » (cette tendance s’est-elle estompée ?), plus généralement à mesurer l’importance des circonstances par rapport à la nature de l’événement, à admettre que la vie d’une personne peut prendre tout à coup une direction totalement imprévisible, à prendre en compte la liberté privée face au poids de la morale publique, à s’interroger sur le rapport de l’individu à l’argent et au gain, à considérer avec commisération la propension de personnes oisives à discourir avec suffisance sur le comportement d’autrui…

L’analyse sociologique, quasi anthropologique et l’étude psychanalytique rappelant que Zweig et Freud ont entretenu une abondante correspondance, intégrées dans un mouvement narratif intense qui emporte le lecteur, font de cette nouvelle à deux niveaux un exemple parfait du genre réaliste.

A lire d’une traite.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Stefan Zweig

 

Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, Stephan Zweig fit partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d'auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l'« Âge d'or » de l'Europe et analyse avec lucidité ce qu'il considère être l'échec d'une civilisation.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.