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Vera, Karl Geary

Ecrit par Léon-Marc Levy 31.08.17 dans La Une Livres, Rivages, En Vitrine, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Iles britanniques, Roman, USA

Vera (Montpelier Parade), 30 août 2017, trad. anglais (Irlande/USA) Céline Leroy, 254 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Karl Geary Edition: Rivages

Vera, Karl Geary

 

Un livre débordant d’amour, délicat, touchant sans une once de pathos, est un objet rare en littérature. C’est avec un talent exceptionnel et un humanisme sans fond que Karl Geary vient occuper cet espace avec ce roman superbe qui laisse le cœur du lecteur tourneboulé.

Sonny est un jeune garçon né dans une famille très pauvre de Dublin. Il va au lycée et donne des coups de main dans une boucherie le soir et le samedi, ou à son père, maçon, à l’occasion. Geary nous emmène, avec force et conviction, dans un univers à la Ken Loach. La brutalité fruste des relations familiales, les difficultés de la vie, n’empêchent pas un amour profond pour la mère, distante mais aimante, pour le père surtout, géant taiseux qui ne peut cacher, malgré sa pudeur, son affection paternelle. On est là au cœur de ce roman : ce n’est pas l’amour qui manque mais le pouvoir, le courage, l’envie de le dire, de le mettre en mots, de l’annoncer à l’autre. L’amitié de Sonny avec Sharon, petite jeune fille délurée, solitaire, écorchée vive, est le sommet de cette impossibilité de dire l’amour, comme s’il s’agissait d’une faute inexpiable que d’aimer.

« – T’aimes mes chaussures ? Elle désigna ses ballerines plates en cuir verni blanc.

« Ouais, elles sont bien. Jolies ». Elle gratta la boue séchée sur le côté des semelles et s’essuya les doigts sur le rocher.

Après le travail il faisait encore jour si bien que tu empruntas le chemin étroit à travers les ronciers, les gratte-langue, les chardons jusqu’à l’antre des Chats.

« T’aimes bien les chaussures de filles, dit-elle en riant fort. Gros pédé, va.

– T’aimes bien les bites. Grosse salope, va

– Gros pédé va.

– Grosse pute, va

– Grosse folle, va. Lopette, on dirait une gonzesse ».

Fragments étranges d’un étrange discours amoureux. Les « je-t’aime » « moi-aussi » de deux gamins perdus, éperdus, pour qui l’amour ne peut se dire sans honte, sans sentiment de faiblesse.

Taiseux aussi l’amour du père et du fils. Souvent Sonny va l’aider sur ses chantiers. Silences, regards, frôlements de muscles, complicité. On pense irrésistiblement à John Fante, à Bandini et à son fils.

« Quand le dernier rang de parpaings fut posé, l’ensemble paraissait laid et grossier, le gris naturel assombri par la pluie. Durant l’après-midi, tu avais surpris ton père à t’observer du coin de l’œil avant de baisser les yeux, gêné et, dès qu’il relevait la tête, tu lui trouvais un air inquiet. Pendant un moment tu as même cru qu’il allait peut-être te poser une question, te demander si tu allais bien ou quelque chose dans ce goût, mais son attention fut attirée par le ciment qui durcissait dans la bétonnière et il te dit de la nettoyer avant que l’engin soit foutu ».

Tout ce roman, comme l’extrait cité à l’instant, est écrit à la deuxième personne du singulier. Sonny, héros et narrateur, s’adresse à lui-même avec un « Tu » sempiternel. Impossibilité de dire je, pudeur encore, distance de soi, repli du timide. Cet usage du tu donne un ton au roman, le rend plus attachant encore passées les premières pages.

Et puis il y a la grande rencontre, celle qui va être le chemin initiatique de Sonny et le personnage du drame. Vera.

« Elle n’était pas du tout vieille, pas comme tu l’avais imaginé – cela te surprit – mais elle n’était pas jeune non plus. Elle était belle ».

Elle est belle, c’est une bourgeoise anglaise, elle habite une belle demeure, seule. Sonny doit avoir vingt ans de moins qu’elle. Et l’amour va le foudroyer néanmoins, comme une vague. Comme un tourbillon inattendu, peu probable. Va l’emmener jusqu’au bout de la passion qu’il n’avait pas su, pas voulu, connaître pour les autres.

Un très beau roman, impeccablement traduit par Céline Leroy, un roman profondément attachant.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Karl Geary

 

Né à Dublin en 1972, Karl Geary quitte l’Irlande à 16 ans pour l’Amérique. Il gagnera quelques années plus tard sa « Green Card » à la loterie. Repéré par un agent, il devient mannequin puis acteur. Il a joué dans de nombreux films et séries, de Jimmy’s Hall de Ken Loach à Hamlet, en passant par Sex and The City. Avec un ami, il a aussi fondé le « Café Sin-é » à New York, dans l’East Village, scène mythique où se produira notamment Jeff Buckley. Il joue toujours la comédie mais exerce également le métier de scénariste pour Hollywood. Il vit entre Brooklyn et l’Écosse.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil