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Une terrasse en Algérie, Jean-Louis Comolli

Ecrit par Philippe Leuckx 30.05.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Roman, Verdier

Une terrasse en Algérie, février 2018, 192 pages, 14 €

Ecrivain(s): Jean-Louis Comolli Edition: Verdier

Une terrasse en Algérie, Jean-Louis Comolli

 

Plus de soixante ans après les faits tragiques, Jean-Louis Comolli revient par l’écriture dans l’Algérie qu’il a dû quitter un jour de 1961.

Né en 1941, l’amoureux du cinéma, le cinéphile, l’essayiste connu, le cinéaste, entreprend de nous raconter par le menu ce que furent ces années-là, terribles, à Philippeville en Algérie, ces années 55 à 57, germes tragiques d’une « drôle de guerre » faite d’embuscades, de tortures, de guérilla urbaine, d’attaques rurales, de factions opposées entre des communautés qui avaient « commencé » à vivre ensemble : les Pieds Noirs, installés de tout temps, auxquels Jean-Louis, par ses parents, ses grands-parents, appartient de plein droit ; les Arabes, les Kabyles, souvent méconnus, peu visibles, réduits chez les précédents aux tâches subalternes (et le grand-père Florentin est une exception, un entrepreneur qui conçoit l’égalité avec ses employés kabyles) ; le pouvoir français qui joue comme tout pouvoir de sa domination.

Et puis tout se corrompt, tout s’accélère : le stade de Philippeville sert en 1955 à purger, sous la forme d’un massacre de plusieurs milliers de fellaghas ou apparentés ou assimilés, sans autre forme de procès, des exactions qui ont eu lieu quelque temps plus tôt. La presse pied noir, les autorités tiennent le massacre à distance et la population – les jeunes entre autres – semble à mille lieues de la tragédie.

C’est l’heure des terrasses où les enfants des Pieds Noirs refont le monde sans s’obscurcir le moins du monde des récents événements : Jean-Louis, adolescent, a quatorze, quinze ans, il a des amis, Dominique, qu’il adule, Marianne, dont il s’éprendra pour devenir la compagne de toujours. Les jeunes sirotent sur la place Marqué, sans s’encombrer de ce qui se passe autour d’eux. C’est la guerre bientôt et le pouvoir français joue assez vite les gros bras : le nom d’Aussaresses, maître ès tortures, celui de Le Pen, déjà, les présidents du Conseil qui se succèdent, et dès 1956-1957 c’est la guerre qui s’engouffre et les angoisses des populations qui sentent le début de la fin : Jean-Louis, au fil des mois, se renseigne, lit la presse, apprend peu à peu les événements, se mesure à ses proches : sa mère, du côté des possédants, n’ayant jamais supporté les Arabes, ne comprend guère les volontés d’indépendance (« on leur a tout apporté », « qu’est-ce qu’ils veulent ? », etc.). Le père, médecin, partagé, le grand-père Ferdinand, communiste, est près de virer de bord tant les tensions froncent les jugements et changent les opinions…

Le grand mérite du livre de Comolli réside dans cette perception insigne de ce qu’on perd quand il s’agit du « pays natal » : les odeurs, les musiques, les modes, les coutumes… Voilà de quoi le départ va « nous sevrer » définitivement ! Grande leçon, non passéiste, juste mélancolique des « paradis perdus ». Camus, dans sa volonté de rapprochement des communautés, y a sa place, en dépit de son échec, en dépit de ce que les événements prirent comme tournure. Comolli a vingt ans quand il quitte ce pays, natal jusqu’à l’usure, jusqu’au dégoût… de ce qui s’est perdu, délité, à jamais.

Les parents rentreront un an après lui. Evian arrive. Et le traité décide pour tous de l’histoire.

En contre-point de ce récit – une jeunesse gâchée, un monde perdu, et pourquoi ? –, les événements du présent de l’écriture, 2014-2016, entre la mort du père à Cochin, à 94 ans, après une vie « dissolue » dans l’argent dépensé à tort et à travers (au grand dam de ses parents) et la lente déchéance, à cause de la maladie d’Alzheimer, de Marianne, qui ne répond plus de rien, qui ne sait même plus qui est ce Jean-Louis dans ce voisin de lit qui lui répond depuis tant d’années !

L’écriture, splendide de justesse, au phrasé sûr, maîtrisé, sans pathos, poétique et tout à la fois très descriptive et narrative, porte les thèmes à leur incandescence : la jeunesse est toujours cette brûlure terrible puisqu’on la rameute sans effort, cristallisant les fièvres, les désirs, les appréhensions et ce goût démesuré de l’offrande et de sa perte.

Un grand livre.

Un seul bémol, non pas à l’auteur, mais à l’éditeur (et volontiers à l’imprimeur-colleur) : le livre s’est effeuillé à cause d’une mauvaise colle sans doute, et ce, après une seule lecture ! Dommage.

 

Philippe Leuckx

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Louis Comolli

 

Jean-Louis Comolli, critique, metteur en scène, documentariste et auteur, a notamment publié, chez Verdier, Corps et Cadre, Cinéma contre spectacle, et Voir et pouvoir. Réalisateur de cinéma, on lui doit La Cecilia, et L’Ombre rouge, et de nombreux films documentaires, sur les élections à Marseille, dont Marseille contre Marseille, et Durruti, portrait d’un anarchiste.

 

A propos du rédacteur

Philippe Leuckx

 

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Philippe Leuckx est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut) le 22 décembre 1955.

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, italienne, portugaise, japonaise

Genres : romans, poésie, essai

Editeurs : La Table Ronde, Gallimard, Actes sud, Albin Michel, Seuil, Cherche midi, ...