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Une pause dans le feuilleton Russell

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino le 13.02.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Une pause dans le feuilleton Russell

 

Sils-Maria

Ici j’étais assis, à attendre,

Attendre, mais à n’attendre rien,

Par-delà bien et mal, à savourer tantôt

La lumière, tantôt l’ombre,

N’étant moi-même tout entier que jeu,

Que lac, que midi, que temps sans but.

 

Lorsque soudain, amie ! un se fit deux

– Et Zarathoustra passa auprès de moi.

 

Nietzsche, Le Gai savoir

Plus je lis Russell, moins je comprends Nietzsche.

La raison (logos) chez Russell est mon guide. Quelles que soient la singularité et la modernité de sa pensée, je m’y oriente à la boussole des vieilles recettes de l’argumentation. À force de définitions, les mots perdent leur mouvance. Et les conjonctions et autres connecteurs logiques dessinent un plan rassurant qui aplanit, par enchaînements, tout escarpement périlleux.

Certains livres de Nietzsche sont au contraire des paysages où le ciel, tellement étrange, attire irrésistiblement les regards tandis que les pieds trébuchent. Une page de Nietzsche est la surface imperceptiblement ondoyante, irrésistiblement brillante d’une eau à l’impétuosité abyssale. Les repères brouillés, on oublie la dangerosité de certaines chutes et on s’enthousiasme.

Ne plus comprendre Nietzsche ?

Si comprendre est ce mouvement de l’esprit qui embrasse de toutes ses capacités intellectuelles et sensibles, qui sait s’émouvoir, s’émerveiller et vibrer d’un plaisir parfois presque sensuel quand il prend conscience soudain d’affinités avec ce qu’il lit…

Si comprendre c’est, comme nous le dit l’étymologie, « prendre avec » dans un mouvement de sympathie…

Alors je comprends encore Nietzsche en accueillant de toute mon âme ses révoltes et ses rêves, ses méchancetés et ses volte-face, son désespoir et sa fascination pour la vie.

Je l’accueille dans son intégralité car au-delà de l’admirable comme du détestable, toujours ses rayons de lucidité m’illuminent.

L’illumination ? Elle aveugle parfois plus qu’elle n’éclaire comme un soleil trop radieux.

En réalité, plus je lis Russell, moins je suis capable d’expliquer un texte de Nietzsche.

Incapable d’analyser discursivement, comme le mathématicien déroule sa démonstration, certaines de ses propositions.

Explique-t-on les pensées de Nietzsche ? On comprend son langage comme on comprend celui d’un ami, à demi-mot. Le quitter longtemps puis le retrouver avec un plaisir et une confiance indemnes témoignent aussi de cette compréhension.

On mûrit avec Nietzsche jusqu’à accepter cette hypothèse : a-t-il toujours envie qu’on le comprenne ? Ou alors, comme lui, ne faudrait-il pas passer par des images, du lyrisme, bref, être artiste ? Ne faudrait-il pas oublier d’être « philosophique » ?

Plus je lis Russell, moins je trouve Nietzsche « philosophe ». A moins que ce ne soit l’inverse qui soit exact ?

Peut-être que cette provocation leur aurait plu.

Philosophe ?

La dénomination est un grand écart dont Platon et Aristote ont tracé le sillon. Le premier faisait encore la part belle au mythe (muthos) et à l’allégorie comme d’autres à la parabole ; il y a indéniablement du prophète dans ce modèle-là. Le second forgea le syllogisme.

En préférant Dionysos à Apollon, Nietzsche s’est délibérément mis à l’écart de la philosophie logicisante, mathématisante, rationalisante.

Le Gai savoirAinsi parlait Zarathoustra : sont-ce là des titres « philosophiques » ? Ce ne sont heureusement pas des titres de systèmes. Et une ode au Mistral après tant d’aphorismes beaux comme des poèmes et révoltants de cruauté vraie !

Sils-Maria…

Nietzsche auréole ses textes et sa vie de sonorités à la Duras. Il affronte ses douleurs et remâche ses souffrances dans des décors de lacs alpins, d’Italie et de Midi, chargés, dans le XIX° siècle finissant, d’exotisme.

Plus je lis Russell, plus je suis sensible à cette ambiance nietzschéenne envoûtante mais surtout pascosy.

Envoûtante la musique de ses mots, même traduits. On devient un peu musicien à relire Nietzsche.

On devient philosophe aussi dans un autre sens encore, peut-être le seul qui vaille. L’inconsciente forfanterie de la jeunesse (« j’explique le difficilement compréhensible ») a cédé la place à une jouissance plus subtile, celle de ne comprendre qu’à peine pour que s’ouvre un « nouvel infini » grâce auquel la vie vaut la peine d’être encore vécue.

Plus je lis Russell découvert sur le tard, plus je me repais de son conjugal bon sens capable de faire mon bonheur. Cette quiétude, Nietzsche, mon premier amour philosophique, ne me l’a jamais offerte. Où m’emmène-t-il ? Vers quel doute toujours recommencé ?

Il est pour cela mon éternel amant.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 

À voir sur YouTube :

Quelques minutes très émouvantes durant lesquelles un admirateur de Nietzsche le filme peu avant sa mort sur son lit de malade où il est cloué dans un état d’hébétude depuis 1889. C’est aussi le premier documentaire filmé montrant un philosophe. Nietzsche à la charnière de deux mondes.

http://www.youtube.com/watch?v=4PI9JMUOqKo

 


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A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr