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Une bouche à mourir, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud le 24.05.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Une bouche à mourir, par Kamel Daoud

 

« Une bouche peut-elle manger son homme ? Oui. Ça m’arrive. Ma bouche se réveille avant moi, chaque matin et c’est elle qui commence la journée et je ne fais que suivre, comme une conjugaison. Elle lit les journaux, déboulonne quelques stèles, remonte le temps jusqu’à la montre de poche de Messali, redescend vers l’après-pétrole puis s’installe au-dessus de ma tête et commence à écrire. J’essaye. J’essaye pourtant de la fermer. De la remplir. De la raisonner en lui disant que cela ne sert à rien. La langue, c’est fait pour goûter, pas pour dégoûter, mais elle ne m’entend pas. Je le lui ai dit : ne joue pas avec le reste de ma tête ! Que deviendras-tu le jour où on me coupera la langue ou qu’on me donne un gros mouton que je ne pourrais manger en entier qu’à la fin de ma vie ? De quoi vivras-tu ? De bouffer de l’air ? Et là, elle fait semblant de ne pas m’entendre et continue. Continue de parler, toute seule, comme un livre qui refuse d’avoir une dernière page. Et elle refait tout : le monde, la politique, ses hommes, le pays. Elle critique tout comme un acide piéton. S’attaque à tous et cherche, avec le bout de sa langue, ces petits êtres difformes qui nous fabriquent des levers de soleil en nous répétant que c’est cela l’indépendance.

Pourtant le moment n’est pas bien choisi : on le lui a dit. « Si tu veux garder toutes tes dents, vaut mieux se contenter de brouter tes lèvres ». Le problème c’est que cela ne marche pas : la plage horaire entre deux repas est trop vaste et cela lui donne des envies de recoudre le drapeau national. C’est que ma bouche est vaste : j’y vis comme un voyageur, moi, les livres que j’ai lus, des milliers d’autres Algériens, des pages volantes, des discours qui offrent des repas gratuits et un gros lampadaire qui exige qu’on l’écoute parler de ses ancêtres qui luisent encore sous la cendre. C’est pourquoi je ne peux pas fermer ma bouche et qu’un jour elle va me coûter le reste de ma carcasse. Ce n’est pas ma faute : c’est la faute du pays qui n’est pas conforme à sa promesse. Et c’est ce qui explique que chaque matin, je me lève exsangue, le corps à moitié mangé par ma bouche, le cerveau promené comme un chewing-gum d’une joue à l’autre, inquiet de ce que je vais pouvoir écrire, fatigué de mon maquis portatif et souhaitant ardemment la fin des hostilités entre ma langue, ma bouche et mon Palais. La langue n’a pas d’os, dit mon peuple. Moi, si. Et je veux les garder et les faire reluire chaque année jusqu’à ce qu’ils soient dissous calmement par les sous-sols, mais je ne le peux pas. Qu’est-ce qu’un algérien sans la splendeur dissidente de sa bouche ? Une figue de barbarie réduite en poudre ».

 

Kamel Daoud

 


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015