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Un vague sentiment de perte, Andrzej Stasiuk

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 13.04.15 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays de l'Est, Récits

Un vague sentiment de perte, traduit du polonais par Margot Carlier février 2015, 96 pages, 12 €

Ecrivain(s): Andrzej Stasiuk Edition: Actes Sud

Un vague sentiment de perte, Andrzej Stasiuk

 

Quatre récits, quatre personnages, quatre disparus et un vibrant hommage pour chacun d’entre eux, c’est ce que donne à lire Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk.

Une grand-mère qui croit aux esprits et qui sans doute sera celle qui lui lèguera cet art du conte ; Augustin, l’ami, écrivain solitaire, retrouvé dans un talus pas encore mort mais presque et qui mourra seul dans sa chambre d’hôpital « avec vue sur la colline et le village » et « sans personne à ses côtés » ; une petite chienne et un ami de toujours, tous chers à l’auteur, vont prendre place dans chacun de ces récits.

« J’écris cette nécrologie canine ou plutôt ce souvenir à la mémoire d’un animal encore vivant car pour la première fois je suis amené à regarder aussi longtemps, de façon systématique et détaillée un être se transformer en un corps invalide puis finalement en cadavre ».

Ce qui est valable ici pour la petite chienne tant aimée, l’est dans l’approche de Stasiuk pour chacun des personnages. Ce qui semble obséder l’auteur c’est justement comment nous vivons, comment lentement nous nous voyons les uns les autres quitter l’enveloppe de nos corps, comment nous voyons nos corps nous échapper.

C’est un regard obsédant mais tendre, sur la dégradation des corps mais c’est un éloge à la vie et à la nécessité de fixer la mémoire de ces êtres dans la mémoire collective, pour prolonger sans doute au-delà de l’amour porté par le regard et par les mots, un peu de cette existence fragile qui s’arrache de nous dans le temps. Le temps, justement, voilà un autre thème récurrent et obsédant, mais où est-il donc ce temps de nos souvenirs, de nos vies, de nos moments passés ensemble ?

C’est l’occasion pour Stasiuk de parler de la manière dont nos sociétés modernes ont évacué la question de la mort et de la fin de vie, en reléguant dans des hôpitaux et des mouroirs les êtres en bout de parcours. En regardant sa chienne partir par petit bout « notre vieil animal se transforme en une chose jaune et inutile dont il faudra se débarrasser » (par une piqûre). Par ces constats, le narrateur glisse sur la question du vieillissement de la population qui finit par coûter cher en temps et en énergie, sur le fait que ces personnes en fin de vie, invalides le plus souvent, finissent par être traitées par les soignants comme des objets qu’on déplace. Face à cette absurdité, il rêve alors de grandes villes où les gens mourraient loin des hôpitaux, loin des hospices et des mouroirs.

« Quel lien entre un immortel et des mortels qui ne peuvent se payer l’éternité ? »

Le dernier récit est un des plus troublants et des plus émouvants, il est plus long et consacré à l’ami de toujours, celui que l’on a connu adolescent, et qu’on va accompagner jusqu’à sa dernière demeure, sans rien comprendre, ni comment la vie est passée aussi vite, ni pourquoi celui-ci a choisi la crémation, sans pouvoir donner un endroit où se recueillir. Il est l’occasion de parler de son enfance en milieu ouvrier en Pologne, retraçant des géographies précises « la partie de la ville située de ce côté-là s’appelait l’Abandon… nous y allions pour assouvir notre propre mélancolie. Pour entretenir en nous un vague sentiment de perte ». Ce garçon qui est arrivé chez eux pour travailler sur les circuits automobiles et qui comme lui sans doute l’aimera comme un frère. C’est la vie de nos pères en usine qui est relatée, aussi du même coup, et plus particulièrement ici dans une usine Fiat.

« Je mourais d’ennui. L’usine devait se nourrir de nos corps. Dans un an ou deux, nous allions nous lever avant cinq heures du matin, comme nos pères, pour franchir dans les ténèbres glaciales les barrières voraces. Affilés comme une lame de rasoir, de longs copeaux d’acier en spirale sortaient du tour en miroitant comme un arc-en-ciel. Huile de graissage. Puanteur métallique. Odeur pénétrante des étincelles jaillies des meules en corindon. Il fallait se lever avant cinq heures du matin pour mettre tout cela en marche ».

Dans ce dernier récit vont s’entrecroiser le récit de leur dernière escapade et de leurs souvenirs d’enfance qui affluent sans chronologie, comme les méandres de la mémoire, à mesure qu’ils avancent dans leur parcours, mais aussi celui de sa mort. L’auteur rend hommage alors à son ami qui va mourir tout en nous donnant à lire en même temps l’accompagnement au four crématoire qui lui rappellera celui des usines. Tout au long du récit, l’absent est bien présent et bien plus que celui qui, vivant, raconte.

« Il me manque. Pas seulement parce qu’il est mort. Cela, on peut s’y faire. C’est juste que l’on pense différemment à une vie arrivée à son terme. Il faut s’habituer au fait que rien ne pourra plus changer et qu’il ne nous restera que le passé ».

C’est d’une plume affutée et alerte, une écriture lumineuse et profonde qu’Andrzej Stasiuk aborde la mémoire tout en rendant hommage, parfois avec légèreté, à ces disparus qui continuent de vivre par la grâce des mots.

 

Marie-Josée Desvignes

 


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A propos de l'écrivain

Andrzej Stasiuk

 

Ecrivain et poète, Andrzej Staziuk est né en 1960 à Varsovie. Considéré comme le chef de file de la littérature polonaise contemporaine, il collabore à diverses revues littéraires et culturelles. Presque tous ses écrits fictionnels ont été traduits en français ainsi qu’en d’autres langues. Son œuvre a souvent été récompensée. En France, la totalité inimitable de sa prose ainsi que son amour profond pour les oubliés de l’Europs ont suscité beaucoup d’enthousiasme. Deux de ses précédents textes, Taksim (2011) et Pourquoi je suis devenu écrivain (2013) ont été publiés chez Actes Sud.

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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