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Un sol trop fertile, Cédric Le Penven (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 28.08.25 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Un sol trop fertile, Cédric Le Penven, Editions Unes, 2021, 80 pages, 17 €

Un sol trop fertile, Cédric Le Penven (par Marc Wetzel)

"j'ai acheté des outils pour sculpter du bois flotté

mon fils à l'école, ma femme au travail

je passe de pièce en pièce, dans le jardin, dans le bureau

je touche les gouges du bout des doigts

ça lancine et ça brûle

tant de colère contre la tristesse

ce paquet de linge gorgé d'eau qui colle et pèse à l'arrière de la nuque"(p.41)

 

La "résilience" s'entend au sens faible (malgré les coups reçus, le goût - et même la capacité - de santé demeure), ou au sens fort (plus un sort fait tomber notre vie, mieux on le surmonte). C'est comme vouloir faire rire le malheur, en bichonnant en retour quelques pieds-de-nez vers lui.

Cédric Le Penven, qui sait de quoi il parle (qui s'avoue volontiers ce qui a failli le faire taire définitivement), voit bien plutôt dans le traumatisme un "sol trop fertile" - titre du livre, et mention éponyme p.13 -, parce que la résignation est un mauvais engrais (que fera donc pousser l'amour de sa propre blessure ?!) et que se montrer fidèle à ce qui nous a sciemment nui revient à organiser sa croissance autour de ce qui voulait l'interrompre : le mérite éventuel de la résilience manque   toujours au moins d'humour. Tout cela est, magistralement, ainsi résumé :

 

"non. Je refuse de me laisser contaminer par le venin de cet enfant blessé amoureux de sa blessure

grandir, c'est peut-être cesser de croire qu'une douleur nous ressemble plus qu'un sourire

une blessure est un sol trop fertile" (p.13)

 

D'abord, bien sûr, il aura subi la violence domestique (constante, assez méthodique, caractéristique : avec sa cruauté sans horizon et ses volées sans sol ni repos) : le tyranneau faisait "pleuvoir" ses coups sur le juste comme sur l'injuste de la vie d'enfant. On est censé comprendre plus tard la valeur des sévices dont on ne saisit pour l'instant pas le sens. L'enfant battu "paye" pour ce qu'on lui fait comprendre, et saisira plus tard sa chance d'avoir déjà payé ! C'est pourtant simple, l'office des coups : une autorité a des mains, et celles-ci se montrent assez lourdes et lestes pour que l'obéissance sache quoi faire. Le parent brutal s'avise que mieux vaut procéder régulièrement (pas trop pourtant ; il faut que frapper reste un plaisir) et vite (pas trop non plus : il faut que le métier de se soumettre rentre, que l'assommé fasse les liens utiles, et arpente avec profit l'absence d'issues). Ce qui donne :

 

"voilà vingt-cinq ans que je t'appelle depuis le sol de la cuisine où les coups pleuvent. Même roulé en boule contre le carrelage, les injures que la bouche d'ombre profère m'atteignent et me traversent

 

elle me dit qu'elle me hait. Qu'elle veut me couper en deux

je sais

l'intérieur est un vieux tissu qui se déchire encore" (p.34)

 

Que fait notre homme de ce qu'on lui a laissé comme pouvoir de vivre ? Ici, trois choses : il enseigne, il bâtit, il écrit. C'est un être, toujours, qui s'active pour actualiser son sort adulte et s'entretient inlassablement avec l'homme qu'il a failli devenir (il argumente pour que la seule colère revancharde, le ressentiment, quittent, en lui, leur tribune !)

Il est ainsi professeur (de Lettres, au Lycée ?). Pour quoi ? Pour réserver à de jeunes esprits la surprise d'une vérité désintéressée - d'une leçon de vie qui n'étalerait pas d'abord ses tarif, conditions et requêtes ! Pour, dit-il, faire acquérir à des adolescents le savoir qui fait grandir (qui tente de donner à l'enfance les véritables raisons de devoir renoncer à elle-même). Pour, saisissant craie, stylo numérique ou livre, n'inquiéter, lui, personne, créant - magiquement - cette "famille" de pensée "où personne ne sursaute quand le père déplace une main pour saisir un couvert" (p.57). Pour, au contraire de la vindicte (brouillonne et bornée) d'un géniteur prenant bien soin de dégoûter de ce qu'il croyait savoir, adopter l'idéale sollicitude du pédagogue qui rêve de pouvoir "instruire de ce qu'il ignore" (p.56)

L'homme d'autre part, sans cesse, bâtit, plante, rénove, relance ce qui fait vivre. On le suit construire, avec bonheur, une maison de la paix (et la paix prend ici pour toit le seul ciel sensible, le lait adulte de la Voie Lactée !) - lui qui n'a connu qu'une maisonnée obtenant, au mieux, que le malheur des autres nous fiche la paix :

 

"je marche nu en pleine nuit dans le jardin à la recherche de celui qui savait s'allonger et écouter sa respiration se mêler à celle du vent dans les frondaisons

 

(j'ai construit notre maison et la cabane pour qu'elles jouissent de l'ombre de grands frênes)

la nuit étoilée crible chacune de nos certitudes

(s'émerveiller de cette longue plaie blanche)" (p.38)

 

Son labeur "architectural" vise à donner abri au travail propre des autres (les abeilles, par exemple) et remaçonner le dos de la présence :

 

"peut-être n'existe-t-il que de lents apprentissages

rien ne sert de courir plus vite que ses mains. Sur la terrasse, j'amoncelle des planches en pin douglas que je coupe et découpe

je construis des ruches et une colonne vertébrale" (p.71)

 

Enfin, bien sûr, il écrit ("dans l'attente de notre asphyxie, je continuerai à planter des arbres et à dérouler des phrases", p.62). Et quelques pages admirables de ce livre viennent restituer parfaitement l'homme qu'il a, pour nous, devant lui, dans le cours de sa situation et la situation de ses limites, tolérant en autrui (en autrui seulement !) les facilités du déclin, mais ne pardonnant pas à la faute qu'on voudrait tout bonnement être (comme au nouveau voisin, agriculteur intensif, qui, dans son insolent bon droit, écrase les haies et taquine la seule subvention). Deux passages, respectivement, donc :

 

"nous sommes à table et notre ami ne se souvient plus qu'il faut écouter les autres, parfois

il a maigri, ses dents ont jauni. Hier soir, il a brisé des verres, de la vaisselle, sa propre main contre un mensonge

(celle qu'il aime s'est maquillée pour un autre devant lui..." (p.18)

 

et :

"tu croyais avoir trouvé un espace où être un peu tranquille

puis le champ qui jouxte la maison a changé de propriétaire. Le nouvel exploitant agricole est venu t'annoncer qu'il allait raser la haie que tu avais laissé pousser

tu lui as demandé de laisser cette haie en formulant des arguments. Elle retient l'eau et la terre. Elle fleurit au printemps et nourrit les abeilles de mes ruches. Elle abrite des oiseaux et des insectes

 

c'est des conneries d'écolo. C'est nous qui entretenons la nature. On a des tracteurs et des pulvérisateurs de 24 mètres de large. Y en a qui comprennent et d'autres pas. On peut pas faire demi-tour tous les cinquante mètres.

 

cette haie, elle a poussé chez moi : je cherche pas la dispute

 

je la broie, c'est tout" (p.61)

 

L'écriture est ici comme une parole qui desserre sa propre étreinte, qui "délace" son débit forcé et s'ouvre... au temps et dans le temps, contre "quelque chose" qui "ne se délace pas, comme un poing qui aurait oublié qu'il peut être main/ et se crispe, et se crispe, autour d'un caillot" (p.59). Une parole qui ne "suinte" plus, et s'écarte à jamais de celle - heurtée et terrible - où, nuit après nuit, "les poings n'auront pas suffi à colmater la bouche" (p.46).

 

C'est un auteur (né en 1980), comme on voit, vaillant, intègre, attachant et profond. Certes, "L'incompréhensible est tenace" (p.58), mais ici le souci de s'expliquer ce que peut vivre tient la corde ! Et sa lucidité a, souvent, course gagnée !

 

"tes mains ont délaissé les outils des vrais hommes pour les cliquetis du clavier

tes aïeux te regardent depuis des caisses fermées sous les berges du Tarn. Tu voudrais qu'ils soient fiers mais peut-être ne savent-ils rien, pas même le goût de la terre

tu voudrais pouvoir dire que la main à la plume vaut la main à charrue, mais tu ne crois plus ceux qui s'érigent en prophètes et parlent de profil

tu ne sais plus marcher droit vers le soir et tu voudrais faire la leçon

le pauvre homme

le bon jour et le merdre à ceux qui ricanent" (p.30)

 

Marc Wetzel

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Cédric Le Penven est né en 1980. Agrégé de Lettres modernes, il vit et enseigne dans le Sud-Ouest de la France. Spécialiste de l'oeuvre de Thierry Metz, il a publié une dizaine de recueils. Prix Voronca en 2004 pour Elle, le givre (Jacques Brémond), et prix Yvan Goll en 2016 pour Nuit de peu (Tarabuste)

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.