Un peu de soleil dans les rayons, Christine Epstein - aphorismes (par Marc Wetzel)
Un peu de soleil dans les rayons, Christine EPSTEIN - aphorismes, Pierre Mainard éditeur, 64 pages, octobre 2025, 12,5€
Ce petit recueil d'aphorismes, particulièrement vif et réjouissant, a trois originalités : il est écrit par une femme, il a germé dans la tête d'une psychothérapeute, et enfin il fait la part belle moins aux idées qu'aux mots, ou plutôt : il part le plus souvent d'expressions toutes-faites, qu'il confronte les unes aux autres dans un même fragment, afin de faire comme s'entre-choquer ces poncifs ou s'entre-dévorer ces expressions et, ce faisant, d'interloquer et déstabiliser leurs usagers (nous tous). Par exemple, mariant deux expressions routinières comme "untel n'est pas une flèche" et "avoir plusieurs cordes à son arc", obtenir le percutant (et dérangeant) :" À quoi bon avoir plusieurs cordes à son arc si l'on n'est pas une flèche ?" (p.27-2). Ou joignant "râle d'agonie", et "les Français sont des râleurs", établir (doctement, et cruellement ...) : "Les Français aiment râler jusqu'à leur agonie" (p.35-2). Dernier exemple : réunir singulièrement la "place du mort" de tout passager-avant transporté et "fourgon mortuaire" donne : "Le corbillard est la seule voiture où il y a la place pour deux morts" (p.59-6). On peut ainsi saisir le ressort de la citation initiale : l'effort à faire pour actualiser sa paresse obligeant au deuil même de son indolence ...
Qu'une femme écrive des aphorismes, on le sait, n'est d'abord pas du tout fréquent. Il peut y en avoir trois raisons : l'une, peu vraisemblable, dirait que l'aphorisme est comme une "botte" (dans l'escrime verbale), une manoeuvre ultra-rapide dans un combat d'idées, une avancée étroite et péremptoire dont aurait peu usage une grâce féminine qui aime à prendre son temps et élargir son audience. L'autre, peu aimable (pour les messieurs), constate qu'ils ont été nombreux à croire trouver en l'aphorisme un remède-miracle à telle ou telle bien masculine - et pathologique - obsession : leurs luttes contre la folie chez Nietzsche, contre le silence de l'Univers chez Pascal, l'indifférence morale chez La Rochefoucauld, le désespoir chez Cioran ..., sous-entendant que les dames n'ont ni tant d'intensité dans leurs travers, ni tant d'orgueil dans leurs médications (et l'on ne s'étonne alors plus du dédain de Madame de Sévigné ou de la Comtesse de Ségur pour toute forme aphoristique, laissant, à côté, les pauvres mâles pourfendre méthodiquement ainsi leurs propres fantômes). La dernière "raison" dit que, face au machiste "plaisir de la formule ", la femme aime prendre le temps d'engendrer (même les idées), et laisse à la stérilité de l'homme le soin et le "plaisir" d'avorter de ses supplétives "formules" : au fond, un aphorisme, brillant ou non, est toujours une proposition qui en reste là, ne se donnant ni loisir ni latitude de se développer ou justifier, et la femme ne voit pas ce que la vérité et la justice dont elle a besoin gagneraient à ces coups d'éclat rhétoriques aussitôt morts que nés, absurdes comme des relations qui commenceraient par rompre ! Et puis l'aphorisme (tels "Dieu a tout fait de rien, mais le rien perce", de Valéry, ou "Le corps est le tombeau des dieux" d'Alain), étoile filante dans le ciel du sens, ne laisse pas même à son auteur le temps de se contredire - un temps, dit-on, que les dames aiment bien prendre.
Mais l'élément très surprenant est l'usage de l'aphorisme par une psychologue. Un pur coach peut user de l'aphorisme comme d'une consigne de succès, un manipulateur s'en servir pour mener les hommes par ce qu'ils lui laissent deviner d'eux, un philosophe pour faire gagner ses auditeurs en sagesse (ou au moins en prudence, dans leurs générales addictions) : une formule d'Alain comme sa définitition de la loterie ("Cent mille pauvres font riche un d'entre eux, sans choix. C'est le contraire de l'assurance") peut, en effet, faire utilement méditer un passionné du jeu. Mais un psychologue ? S'il est là pour comprendre les pensées des autres, et même, pour un psychanalyste, comprendre ce qu'ils ignorent penser - fâcheuse ignorance qui conditionne alors ce qu'ils croient, à tort, maîtriser d'eux-mêmes -, à quoi servirait ici un aphorisme ? Ce serait vouloir guérir l'alcoolique par une simple parfaite définition de l'ivresse ("aphorismos" en grec, c'est définition, c'est formule qui dit ce qu'il faut clairement penser d'un mot pour pouvoir faire comprendre ce qu'on en dit) - or il en existe au moins une, magistrale, chez Alain encore ("ivresse, c'est emportement désiré et recherché, qui nous délivre de nous gouverner"), et qui, c'est sûr, ne donnera à personne envie de se soigner. De la même façon, le psychiatre qui, face au paranoïaque, se fendrait d'un décisif "cesse d'imputer au diable ce qui relève des manigances de ton érotisme anal !" remplira mieux son salon que sa salle d'attente. Pourtant c'est bien une psychothérapeute qui tient ici la plume, et son pouvoir, à coup d'aphorismes, de drôlatiquement désillusionner ses lecteurs de leurs enfermements victimaires et de leurs fantaisistes incriminations, semble bien réel, et puissant.
Elle y parvient par moyens bien rôdés et pertinents. Et le premier est en effet de faire réfléchir chacun, dans la langue qu'il parle, à ce que signifient les innombrables poncifs qui jalonnent son discours, ou plutôt : à ce dont sont réellement faites ses expressions toutes-faites. Celui qui veut se faire comprendre a adopté comme moyens de penser des manières de parler qu'il n'aura pas d'abord fait l'effort de comprendre, "dirigeant" ses idées par des expressions reçues dont il n'a pas examiné la direction propre. Je dis ainsi, sans penser plus loin, "une balle perdue", ou " ça ne vaut pas un clou", ou "se dégonfler", ou "le naturel revient au galop", et un aphorisme serti sur mesure vient ici comme une retentissante baffe donnée à ces usages naïfs, ces outils non-inspectés, pour donner, respectivement : "Une balle perdue porte mal son nom" (p.29-4) (elle n'est malheureusement pas, justement, perdue pour tout le monde !), "Pourquoi être dans les clous, alors qu'on sait qu'ils ne valent pas grand-chose ?" (p.42-5), "Dès qu'on me prend pour une bouée de sauvetage, je me dégonfle" (p.27-10), "Il n'y a rien de naturel à revenir au galop" (p.33-3). Tout est dit, ou plutôt : ça n'est pas plutôt écrit qu'on sait qu'on ne nous l'a pas envoyé dire !
C'est que l'aphorisme (en philosophie par exemple) s'oppose à trois autres manières de réfléchir : le dialogue, l'exposé et la correspondance (épistolaire). Mais on voit bien qu'une phrase de six mots (l'irrésistible "Il est mort au dernier moment", p.34-4) vaut tous les traités sur la finitude, car l'aphorisme, justement, fait aussitôt dialoguer son lecteur (ou auditeur) avec lui-même, l'expose à ce à quoi il sera un jour fatalement exposé, et lui fait dire de son "correspondant" d'un jour : cet esprit inconnu me connaît bien ! Le recours à l'aphorisme de l'amie psychothérapeute sait donc parfaitement ce qu'il fait : puisque chaque mot nous renvoie consciemment à quelque chose, peu de mots bien choisis (pour leur pouvoir de déflagration mutuelle) - et voilà l'aphorisme - génèrent (comme le feraient des lapsus contrôlés) des évidements-surprises ou interstices clandestins par lesquels montent se glisser les éléments inconscients attendus (avec le "sourire du gourdin" dont s'autorisait Michaux). Pouvoir remonter là où ça se pensait suffisamment souterrain : exploit de taupe, de taupe finement télécommandée et justement :
"Aucun jardin secret ne résiste à une taupe" (p.32-4)
Un peu de sens peut alors jaillir de l'absurde aridité des pensées toutes-faites, même si l'aphorisme peut aussi servir le ressentiment, et (de mauvaise foi) discréditer jusqu'à sa propre fécondité, contester le peu de luxuriance qu'il vient de faire jaillir, ainsi :
"L'oasis détruit le désert" (p.32-7)
On aura compris qu'on n'est ici ni dans la gratuité du jeu de mots, ni dans l'étincelle se la jouant géniale de l'idée, mais, profondément et patiemment (et, à mon avis, fraternellement, malgré la constante ironie du propos - en tout cas du procédé) dans l'art suivant : enrôler cavalièrement les mots usuels de nos idées à la tâche de dépoussiérer et dégriser celles-ci en retour. Et chacun, suggère Christine Epstein, peut poursuivre l'effort : si le lecteur se donne les deux poncifs de "faire carrière" et d'"un coeur de pierre", lui aussi, probablement, parviendra au cinglant : "Son coeur de pierre lui a permis de faire carrière" (p.38-4). Et l'amie psychothérapeute aura réussi son pari de salubrité dans ce que chacun, sans y penser, se disait réellement à lui-même. Avec "Y a-t-il des journées portes ouvertes dans les prisons ?", j'arpenterai différemment la rue de la Santé. Avec "L'union fait la force, mais si nous sommes tous unis, contre qui allons-nous lutter ?", me voici moins assuré de mon voeu d'unanimisme populiste. Avec "Il s'est jeté par la fenêtre pour récupérer son argent", me voici d'un coup jugeant tout autrement prodigues et dépressifs.
Et si, souvent, devant l'étonnante acuité des formules ("Si le bouc-émissaire était une espèce protégée, que ferions-nous de notre violence ?" aurait utilement interloqué René Girard, comme "Si l'on ne sait pas où l'on va, on ne peut pas se perdre" Pascal), je ne sais plus si je dois rire ou pleurer ("Un remède contre la famine, le coupe-faim", et "Embonpoint : conséquence d'un système de récompense basée sur la nourriture", p. 54- 2 et 8), j'y acquiers le droit de sourire collectivement jaune :"Si l'appétit vient en mangeant, pourquoi craindre la famine ?" (p.54 -4). Décidément, merci, madame Christine : même le vieux bellâtre que j'avais ce matin dans la glace a compris sa leçon :
"Le narcissique se mêle de ce qui ne le regarde pas"
Marc Wetzel
- Vu : 156

