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Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

Ecrit par Patryck Froissart 17.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Seuil

Un pays pour mourir, janvier 2015, 164 pages, 16 €

Ecrivain(s): Abdellah Taïa Edition: Seuil

Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

 

Zahira, marocaine, immigrée en France, sans papiers, depuis dix-sept ans, se raconte, dans la majeure partie de ce roman rude, à la première personne, en mettant bout à bout, sans ordre linéaire, des fragments disparates, comme autant de morceaux épars d’un miroir brisé, de sa vie de prostituée envoyant régulièrement des mandats à sa famille qui, restée au pays, ignore la source véritable de cet argent.

Aziz, algérien, un des rares amis de Zahira, prostitué lui aussi à Paris, économise sou à sou sur ses prestations jusqu’à pouvoir se payer ce dont il rêve depuis son enfance : l’intervention chirurgicale qui fera de lui une femme.

Mojtaba, iranien, réfugié politique clandestin, erre dans Paris jusqu’à sa rencontre avec Zahira, qui le prend en charge, l’héberge, le nourrit, l’entretient et l’aime. S’ouvre alors dans la pauvre vie de Zahira et dans celle, chaotique, de Mojtaba, une parenthèse de bonheur qui se referme brutalement le jour où Mojtaba disparaît sans prévenir vers un possible vrai pays d’asile.

Allal, l’ami d’enfance et l’amour de jeunesse de Zahira, n’a pas pu l’épouser, la famille de la jeune fille s’étant opposée à une union avec un Noir. Zahira lui ayant promis qu’elle reviendrait un jour, lorsqu’elle serait libre de le prendre pour mari, il l’attend jusqu’au jour où il apprend à quelle activité elle se livre en France.

Zahira se laisse entraîner dans le tourbillon sans fin d’un racolage toujours plus intense à des tarifs de plus en plus dérisoires, dans une sorte de don de soi dont la vénalité n’est plus la finalité, dans un élan de solidarité à l’endroit de ses compatriotes ou coreligionnaires en détresse dans un pays où ils se noient, dans une société qui les ignore, qui les exploite et qui les broie.

Souvent, ils n’ont pas beaucoup d’argent. Je n’ose jamais les renvoyer […] Alors, je me sacrifie, si je peux dire […] J’ai l’impression d’être une sœur pour ces hommes arabes […] C’est devenu ma spécialité. Les hommes arabes ou musulmans de Paris. La plupart sans papiers. La plupart usés par cette ville qui les maltraite sans remords et par des patrons français qui les exploitent au noir sans éprouver aucune culpabilité.

Les trajectoires de chacun de ces personnages, ainsi que celle d’autres individus plus secondaires, plus transitoires, à un moment de leur existence, sont aspirées dans celle, circulaire, d’une Zahira emportée dans une spirale descendante. Chacun fait plus ou moins de tours avec Zahira jusqu’à être éjecté, ou jusqu’à s’éjecter volontairement, du manège qui tourne, qui tourne, qui tourne, sans horizon, sans espoir.

La roue s’arrêtera-t-elle le jour où Allal, parti à la recherche de Zahira, la retrouvera ?

Le message, amer, de l’auteur est clair : il n’y a pas de ligne droite pour ces vies ballottées, pour ces laissés pour compte qui vivotent dans les bas-fonds d’une France qu’ils ont perçue, avant d’y débarquer clandestinement, comme une terre d’accueil, une terre d’asile, une terra mater bienveillante à l’égard des enfants des peuples qu’elle a autrefois colonisés.

Ce roman de la désillusion, du désenchantement vis-à-vis du pays dit des droits de l’homme, s’adresse tout autant aux lecteurs d’en deçà des Pyrénées, susceptibles de s’intéresser au sort de milliers de déracinés volontaires, et aux lecteurs d’au-delà de la Méditerranée pour qui la France reste l’Eldorado qu’il faut atteindre par tous les moyens…

Pour Abdellah Taïa, trop nombreux sont ceux pour qui, hélas, ce mirage se révèle finalement n’être qu’Un pays pour mourir

 

Patryck Froissart

 


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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).