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Un critique littéraire singulier à l'aurore du XXème siècle : Alfred Jarry (2/3)

Ecrit par Matthieu Gosztola 01.02.13 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Un critique littéraire singulier à l'aurore du XXème siècle : Alfred Jarry (2/3)

 

Je m’explique : tandis que dans la première période critique de Jarry, le compte rendu s’affichait ostensiblement comme poème en prose du fait de l’obscurité de sa langue, à La Revue blanche, l’auteur de Messaline ruse, « trich[e] avec la force », pour reprendre la formulation de Roland Barthes (27). Sa langue est d’une grande clarté mais il utilise un grand nombre de « raccourcis » dans le domaine de l’encyclopédique. S’il le fait, c’est par goût personnel pour l’érudition, lequel paraît notamment sous la forme d’un mépris affiché et tonitruant pour la vulgarisation, mais c’est aussi et d’abord parce que l’auteur de Faustroll navigue sans obstacles apparents d’un secteur défini de l’épistémologie à un autre, rendant compte d’ouvrages portant sur l’astronomie, l’économie politique, la médecine etc. En conséquence, étudiant la critique littéraire de Jarry à La Revue blanche, si je me suis de facto placé dans le « contexte d’une historiographie renouvelée de la période (histoire littéraire, histoire des arts, histoire culturelle) plus soucieuse du champ éditorial des revues » (28), je me suis inscrit également pleinement « dans la mouvance des études menées, depuis plusieurs années, autour de l’interaction du scientifique et du fictionnel, et, plus généralement, sur la relation de la littérature et du savoir » (29).

Jarry, par ses critiques littéraires, extrêmement brèves le plus souvent, continue ainsi de faire en sorte que le compte rendu soit hermétique, en véhiculant un surplus de sens qui ne saurait être appréhendé, du moins totalement, par le lecteur (30). Si ce surplus de sens ne saurait être cerné et assimilé par le lecteur, c’est pour trois raisons. C’est tout d’abord parce que Jarry décontextualise des pans de discours très spécifiques qu’il restitue sans commentaire (31) (et lorsque commentaire il y a, celui-ci est le plus souvent de l’ordre de la citation indirecte quand il n’est pas trait d’esprit, faisant alors basculer la critique dans la spéculation). C’est ensuite parce que ce surplus sémantique se met en place le plus souvent de façon extrêmement allusive. C’est enfin parce que celui-ci est extrêmement instable : en effet, Jarry restitue avec des coquilles des noms propres (32), ce qui rend leur identification très difficile, ou apporte avec constance et aplomb de fausses précisions (33), soit par souvenirs déformés de lectures, soit par volonté d’instaurer un jeu avec le lecteur.

Les concrétions de sens de la main de Jarry, ses renvois allusifs à des connaissances appartenant à des domaines extrêmement divers ont pour but de faire en sorte que le savoir ouvre sur l’obscurité, étant évoqué de telle façon que son accaparement par le lecteur ne puisse se faire. Jarry le sait bien : ce qui ne peut être saisi par l’intellection est pris à partie par l’imaginaire. Autrement dit, les raccourcis encyclopédiques de Jarry développés dans ses comptes rendus ont pour but d’éveiller l’imaginaire et non de proposer un sens qui soit forclos, et qui ait pour but de cerner le texte évoqué dans tel ou tel compte rendu.

S’il s’agit d’éveiller particulièrement l’imaginaire par un recours vicié à l’érudition, c’est parce que l’imprégnation scientifique « favorise la dimension exploratrice de [toute] écriture [se voulant] poétique » (34), pour reprendre la formulation de Chantal Foucrier, ce qui est particulièrement sensible dans Faustroll par exemple. Si le scientifique porte le poétique, c’est du fait de la façon dont s’est établie, sans retour possible, « l’autonomisation du discours scientifique ». « En dépit de l’idéal romantique visant la synthèse des arts et de tous les savoirs », cette autonomisation est ainsi « un fait majeur du XIXe siècle que reflètent de nombreux secteurs de l’activité : objets, recherches théoriques, institutions, partages disciplinaires ont alors généré un lexique et une rhétorique spécifiques » (35), résume Chantal Foucrier. « [L]a science devient très complexe », ajoute Simone Vierne. « [E]lle ne se soucie plus d’expliquer le monde, même si des philosophies s’établissent à partir de ses données (le positivisme, le scientisme…). Elle se consacre aux problèmes par secteurs de plus en plus pointus […], où seuls des spécialistes peuvent s’aventurer. Il est difficile alors d’en faire passer les résultats par un langage courant » (36). L’altérité radicale du lexique et de la rhétorique scientifiques suscite chez les lettrés, dont Jarry, une indéniable fascination. Si la science fascine, c’est d’une part parce qu’elle « paraît mystérieuse », et d’autre part parce qu’elle « modifie, par ses applications pratiques, à une vitesse toujours croissante, l’environnement de l’homme » (37).

Aussi, l’imprégnation scientifique telle que présente dans les comptes rendus jarryques n’a pas pour but de faire du discours critique un discours de la vérité. Bien au contraire, Jarry, dans ses notes de lecture, faisant preuve de la plus apparente et de la plus protéiforme érudition qui soit, fait davantage que proclamer (et je cite ici Yvan Leclerc) que « [l]e discours scientifique se donne comme discours de vérité, d’autorité, de certitude à questionner, c’est-à-dire à soumettre à la question de la fiction […] » (38). Il va jusqu’à utiliser strictement le savoir comme élément malléable de la fiction, exactement comme il le fait dans Le Surmâle.

S’il imite la posture du savant qu’est alors de facto le critique, c’est en pervertissant la pratique de celui-ci. Et de fait, dans toute l’œuvre de Jarry, se lit par fragments une théorisation de la critique bien particulière. Jarry systématise la pratique de la citation indirecte et celle de la glorification, pour ce qui est de la communauté littéraire de laquelle il se sent proche : il ne s’agit plus ainsi de juger une œuvre. « [N]ous ne disséquons point les auteurs vivants », prévient Jarry dans Ce que c’est que les ténèbres (39). En faisant cela, il tire implicitement les conséquences du fait que pour lui toute critique est impossible. En effet, cette pratique double qui interdit d’une part le commentaire et d’autre part le point de vue critique cherche à proclamer implicitement l’inanité de tout acte critique. Inanité flagrante du fait en premier lieu que pour Jarry la création émane du corps astral et se place ainsi au-delà de tout jugement de valeur et de toute analyse. En outre, pour l’auteur de Messaline le principal ressort de la critique est la comparaison et chaque auteur brille par son unicité. De ce fait, il ne saurait exister de science de la littérature. L’œuvre est puissance et comme telle ne peut être analysée. Car de puissance elle deviendrait simple objet factuel, aux contours définissables alors que le propre de l’œuvre pour Jarry est d’être justement ce qui excède les contours : aussi l’œuvre ne peut-elle être que l’œuvre complète, c’est-à-dire l’œuvre toujours en instance d’être augmentée, ne pouvant jamais être considérée comme étant achevée, puisqu’il s’agit immanquablement pour Jarry, entre les pages de La Revue blanche, d’analyser, sauf exception (comme en ce qui concerne Verlaine), les auteurs vivants. Ainsi, Jarry laisse « s’ajouter » en ces derniers « cette autre grandeur de n’avoir point fini » (40). Il ajoute dans Albert Samain (Souvenirs) que les renoms peuvent grandir « par les réalisations croissantes de vitalités toujours accrues » (41).

S’il est évident que cette double pratique de la systématisation de la citation indirecte et de la glorification a la force d’un manifeste implicite destructeur concernant la critique littéraire, c’est parce que toute la théorisation jarryque de la critique (qui se donne à jour de façon fragmentée tout au long de son œuvre) proclame clairement l’impossibilité pour tout critique d’exprimer sa posture de critique : aussi ne peut-on être critique pour Jarry qu’en laissant uniquement parler l’œuvre, qu’en s’effaçant le plus possible derrière elle, c’est-à-dire en essayant justement de rendre visible quelque chose de sa puissance.

 

Matthieu Gosztola

 

(27) Roland Barthes, Œuvres complètes, V, « livres, textes, entretiens, 1977-1980 », Seuil, 2002, p. 640.

(28) Patrick Besnier et Sophie Lucet : http://www.fabula.org/actualites/les-revues-laboratoires-de-la-critique-1880-1920_16875.php. « Les plus récents développements de l’histoire intellectuelle ont mis en valeur tout l’intérêt qu’il y avait à renouveler l’étude des revues » (Christophe Prochasson, op. cit., p. 155). Voir ainsi notamment Jacques Julliard, « Le monde des revues au début du siècle. Introduction »,Cahiers Georges Sorel, n°5, 1987, p. 3-9 et Françoise Lucbert, op. cit., p. 17-21. « À n’en pas douter, les revues constituent des points d’observation privilégiés car elles sont parmi les principaux vecteurs de la vie intellectuelle » (Christophe Prochasson, op. cit.).

(29) Chantal Foucrier : Dir. Chantal Foucrier, Les réécritures littéraires des discours scientifiques, ouvrage publié avec le concours de l’Université de Rouen et du Centre d’Études et de Recherches Éditer-Interpréter (C.É.R.Éd.I.), Michel Houdiard Éditeur, 2005, p. 7. Voir Michel Pierssens, Savoirs à l’œuvre. Essais d’épistémocritique, Presses Universitaires de Lille, 1990, ainsi que Dir. Jean Bessière, Savoirs et Littérature, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002 et Dir. Nella Arambasin, Pour une littérature savante : les médiations littéraires du savoir, Presses universitaires franc-comtoises, actes du colloque interdisciplinaire tenu à Besançon les 4 et 5 novembre 1999, [organisé par le] Laboratoire Littérature et histoire des pays de langues européennes, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, collection Laboratoire littérature et histoire des pays de langues européennes, 2002.

(30) En cela, les comptes rendus parus à La Revue blanche conservent une certaine filiation avec le poème en prose, tel que défini par Suzanne Bernard dans Le Poème en prose de Baudelaire à nos jours(Nizet, 1959). Est poème en  prose toute prose se distinguant notamment par « les critères de la brièveté » et « de la concentration » (Émilie Yaouanq Tamby, L’indétermination générique dans la prose poétique du symbolisme et du modernisme (domaines francophone et hispanophone, 1885-1914), thèse de doctorat, Paris IV-Sorbonne, 2011, p. 10).

(31) Voir notamment le compte rendu des communications d’Apéry.

(32) Ainsi, dans son compte rendu des communications d’Apéry au « XIIe congrès international de médecine », Jarry écrit « Languen-beck » à la place de « Langenbeck ».

(33) Dans son compte rendu de Code-Manuel du pêcheur (et Code-Manuel du chasseur) de Gaston Lecouffe, Jarry écrit : « […] cette considérable découverte récente : Des asticots bien constitués,lâchés en liberté sur un billard ou toute surface plane et horizontale, se dirigent incontinent et parallèlement vers le nord-ouest. On doit tenir compte, pour contrôler l’expérience, de la déclinaison du lieu ». Jarry contredit avec une rigueur faussement scientifique l’affirmation de Pierre Deloche comme quoi les « vers » fuient « dans toutes les directions ».

Dans son compte rendu de L’Éternité de Fanny Pierrel, Jarry écrit : « Ce système ne résout point, en effet, de façon raisonnable cette question que le sauvage Chingachgook posait à Œil-de-Faucon : pourquoi le soleil, paraissant se coucher à l’occident, a l’air ensuite de se lever à l’est ». Cette référence au livre de James Fenimore Cooper intitulé Le dernier des Mohicans est inventée.

(34) Dir. Chantal Foucrier, op. cit., p. 10.

(35) Ibid.

(36) Simone Vierne, « Liaisons orageuses : la science et la littérature », Dir. Centre de recherche sur l’imaginaire, Science et imaginaire, Grenoble, ELLUG, collection Publications de l’Université des langues et lettres de Grenoble, 1985, p. 60.

(37) Ibid.

(38) Yvan Leclerc, « Flaubert lecteur du Dr Savigny, pour Salammbô », Dir. Chantal Foucrier, op. cit., p. 225.

(39) Alfred Jarry, Œuvres complètes, II, édition établie par Henri Bordillon, avec la collaboration de Patrick Besnier et Bernard Le Doze, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 433.

(40) Ibid.

(41) Alfred Jarry, Œuvres complètes, III, édition établie par Henri Bordillon, avec la collaboration de Patrick Besnier et Bernard Le Doze et la participation de Michel Arrivé, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 532.

 

Pour se reporter à l’édition critique et commentée :

http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/75/63/19/PDF/2012LEMA3004.pdf

 

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com