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Tu m’avais dit Ouessant, Gwenaëlle Abolivier (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 06.07.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Le Mot et le Reste

Tu m’avais dit Ouessant, Gwenaëlle Abolivier, octobre 2019, 188 pages, 17 €

Edition: Le Mot et le Reste

Tu m’avais dit Ouessant, Gwenaëlle Abolivier (par Delphine Crahay)

Tu m’avais dit Ouessant est le journal d’une résidence d’écriture de trois mois dans le sémaphore du Créac’h, sur l’île d’Ouessant.

Gwenaëlle Abolivier y raconte un « voyage immobile », « pour se cacher […] et renaître dans le passage et l’exil que suppose l’écriture ». Il est question, dans ce récit fragmentaire, de ses états d’âme et des mouvements de son cœur, de ses impressions et réflexions, des menus faits et gestes de sa vie quotidienne – jusqu’aux plus insignifiants : on saura même que, tel matin, elle a posté une lettre et acheté du pain, et que le soir, elle relate sa journée… –, des habitants qu’elle rencontre mais aussi de l’île.

C’est d’ailleurs là que réside selon nous l’intérêt de son livre : dans son aspect pour ainsi dire documentaire. On y apprend l’histoire d’Ouessant et les us et coutumes des Ouessantins. L’auteure y brosse quelques portraits, qui témoignent des mœurs et du caractère de ces îliens aux existences âpres et mouvementées, et ébauche une psychologie des gardiens de phare, qui la fascinent. Elle offre ainsi, au lecteur qui ne la connaît pas, un beau tableau d’Ouessant, une physionomie et presqu’une physiologie de l’île, mêlées d’anecdotes et riches en détails. Il y a là de quoi s’enthousiasmer et se passionner.

Pour le reste… nous ne doutons pas des bénéfices à tirer d’une expérience comme celle de Gwenaëlle Abolivier – quoi qu’il ne lui arrive rien de notable – ni de la beauté d’Ouessant ou des ressources littéraires et poétiques d’un tel lieu. Nous doutons davantage de l’intérêt d’en rendre compte de cette façon.

L’auteure développe les thèmes convenus de la retraite : « descente au fond de soi », lenteur, retour à l’essentiel, vie rythmée par les éléments, retour à une « juste place » dans l’univers, ouverture des « vannes de l’intuition », renaissance… Rien de nouveau sous le vent : elle ne leur donne pas une nuance, une étoffe foncièrement singulière. Il est louable de vouloir aller au fond de soi… encore faut-il en ramener quelque chose qui soit une nourriture substantielle pour l’esprit et la sensibilité du lecteur, sans quoi cette entreprise, féconde d’un point de vue personnel, peut difficilement tenir lieu de projet littéraire. Il manque en outre à Gwenaëlle Abolivier ce qui fait pour nous le suc et le sel des récits où il ne se passe pour ainsi dire rien : une tournure d’esprit particulière, de l’humour et de l’ironie.

L’écriture est fluide, non dénuée d’élégance et riche en métaphores, dont Gwenaëlle Abolivier a tendance à abuser et qui ne sont pas toujours heureuses, telle celle du « grand fauve des plaines aux allures de zèbre » pour… le Créac’h, affublé ensuite d’un costume de « chef d’orchestre d’un ensemble symphonique » puis attifé d’une « tête de poivrier ». Elle n’évite pas non plus les clichés et les lieux communs : « le vortex des émotions », « les lumières sont des percées d’espoir », les « nous sommes tous : philosophes », « des écrivains potentiels », « le Petit Poucet en marche »… En outre, l’auteure est tellement pétrie de culture littéraire et artistique que ce qu’elle voit et fait passe souvent par ce filtre. On ne manque pas de croiser Robinson, on attend « la vague d’Hokusai », si l’on ramasse des coquillages, c’est comme Agnès Varda, si l’on est curieux, c’est comme de Vinci, si l’on parle d’un bracelet d’esclave, il « aurait plu à Prévert » – même les hommes de quart chargés des observations météorologiques ont des « rêve[s] à la Magritte » ! Nous écrivons pétrie, mais un tel usage suggère aussi vernie – l’un et l’autre pouvant aisément se confondre, nous nous garderons de rien affirmer. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de nier la force expressive et évocatoire de ces références, ni leur charge de sens, mais de questionner leur emploi : il semble dispenser de trouver une formulation personnelle sinon nouvelle, et faire écran entre l’auteure et le monde qu’elle regarde à travers ces lunettes qui l’enrichissent et le réduisent tout à la fois.

L’écriture de Gwenaëlle Abolivier est aussi, lorsqu’elle décrit l’île et dans des passages lyriques ou méditatifs, frémissante d’émotions, mais elle nous a souvent parue affectée, faussement habitée – peut-être notre humeur était-elle dissonante. Enfin, elle utilise aussi, çà et là, des retours à la ligne au lieu de paragraphes, dont nous ne sentons ni la nécessité ni l’opportunité : ces passages ont des airs de poème sans en être, et cette disposition engendre un rythme qui nous a paru artificiel.

Il en résulte un récit assez plat et lent, pour ainsi dire sans histoire – autre que celle d’Ouessant. Une sorte de récit sur rien… qui ne tient pas par la seule force de son style. L’auteure a beau consacrer de nombreuses pages à l’île et à ses habitants, ce « pèlerinage intérieur », cette sismographie intime, manque de consistance et de profondeur.

 

Delphine Crahay

 

Gwenaëlle Abolivier est journaliste et productrice. Elle a réalisé des grands reportages et des émissions de voyages. Elle est aussi l’auteure de récits de voyages, d’anthologies de correspondances, de textes poétiques et de livres illustrés pour la jeunesse.

 

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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.