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Trois ruptures, Rémi de Vos

Ecrit par Marie du Crest 01.04.14 dans La Une Livres, Actes Sud/Papiers, Les Livres, Critiques, Théâtre

Trois ruptures, Actes Sud-Papiers, mars 2014, 80 pages, 12 €

Ecrivain(s): Rémi de Vos Edition: Actes Sud/Papiers

Trois ruptures, Rémi de Vos

 

Concerto pour couple


La pièce de Rémi de Vos pourrait être le texte de trois pièces autonomes comme le laisse entendre d’une certaine façon la liste des personnages proposant une distribution avec trois comédiens féminins et masculins, avec son titre distinctif chaque fois : Sa chienne ; Pompier ; et Un enfant. A chaque titre correspond une fable.

Dans Sa chienne, il est question d’un repas succulent préparé par la femme, qui tourne mal puisque la femme annonce qu’elle veut quitter l’homme, lui expliquant qu’elle ne supportait plus sa chienne, Diva.

Dans la deuxième pièce, l’homme avoue à sa compagne qu’il est tombé amoureux du pompier Steve et que leur couple doit surmonter cette nouvelle situation.

Enfin la troisième pièce évoque le sort de parents qui envisagent de se débarrasser de leur jeune enfant tyrannique avant de songer à leur séparation.

Pourtant l’œuvre est une : Trois ruptures, trois mouvements, comme dans une composition musicale, comme le concerto, avec des tempi liés entre eux et des caractères qui se répondent ; ainsi Allegro (p.5) pour Sa chienne, puis Moderato (p.30) pour Pompier, et Furioso pour Un enfant (p.50). Ces indications musicales, au sens propre, donnent le ton de chacune des confrontations qui renvoient à une situation universelle et très présente dans l’histoire du théâtre. Adultère, scènes de ménage au cœur de l’écriture de la comédie.

Rémi de Vos propose également qu’un seul comédien et une seule comédienne jouent les trois couples successivement. Ce qui lie puis relie les trois situations dramatiques renvoie à un même dispositif triangulaire : le couple est en crise face à un tiers, considéré comme un rival amoureux, sexuel, adverse :

Diva, la chienne (nom très anthropomorphe), prend trop de place dans la vie de l’homme selon la femme. « Je ne te supporte plus, toi et ta chienne » dit la femme (p.13).

Steve le pompier est désiré par l’homme (p.33).

L’enfant étouffe psychologiquement ses deux parents. La femme excédée dit : « On va le baiser cet enfoiré » (p.53).

Les trois couples partagent la même langue, celle des répliques courtes (phrases nominales, phrases simples), celle d’une oralité familière poussée de plus en plus par de Vos (dans la troisième séquence) jusqu’à la vacuité du quotidien. Le langage trahit l’incompréhension : la femme ou l’homme ne saisit pas le sens d’une réplique comme son interlocuteur ou interlocutrice (p.9) :

Dans Sa chienne :

LA FEMME. Je te quitte

Il la regarde.

L’HOMME. Où vas-tu ?

LA FEMME. Non je te quitte vraiment.

L’HOMME. Pardon ?

LA FEMME. Je te quitte pour de bon.

Dans Pompier, de Vos fait circuler comiquement le mot pompier avec toute son ambiguïté sémantique entre les deux personnages à l’ouverture de la scène in medias res. Ou encore dans la dernière situation, les questions posées par le père, à la chaîne, sur la nourriture prodiguée à l’enfant, dévoilent le dysfonctionnement du couple (p.51). Dans les trois cas, de Vos instaure un effet de rupture, de retournement. La femme a préparé un repas délicieux et brutalement alors que le couple semble être satisfait, elle annonce sa décision : partir. L’homme amoureux de Steve n’envisage pas de quitter sa femme pour vivre cette nouvelle histoire. Au contraire, il demande à Steve d’accepter ce triangle. Enfin les parents, après avoir envisagé de se débarrasser de leur fils et de se quitter, en viennent à la fin à lui demander son avis pour rompre.

L’auteur met en œuvre également un processus débouchant sur la violence. Le mari dans Sa chienne, scène 2, attache la femme à une chaise et la force à ingurgiter de la pâtée pour chien. Leur conversation ne cesse d’avancer comme un jeu de massacre dont l’issue n’est autre que le renversement de la situation de la scène 1 : l’homme annonce à son tour son départ. De même pour le deuxième mouvement, la femme assise sur une chaise est arrosée d’essence par l’homme, grattant une allumette menaçante. La dernière réplique elle aussi fonctionne sur une inversion des rapports de force :

LA  FEMME. Allô Steve ? Je ne me suis pas tuée c’est lui qui m’a tuée.

En vérité, la rupture délivre les personnages de leur rancune passée, ouvre le champ des possibles mais en même temps elle est un piège qui se referme sur le dernier couple, assujetti à l’enfant. Les trois facettes de cette épreuve, de ce laboratoire du couple, permettent à de Vos de passer du comique de comédie à une théâtralité cruelle.

La pièce a été créée au théâtre de Dole en mars 2014, avec l’auteur dans le rôle de l’homme. En avril, la mise en scène d’Othello Vilgard à Annemasse sera reprise, et en juillet au festival des Nuits de l’Enclave de Visan.

 

Marie du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Rémi de Vos

 

Rémi de Vos est né en 1963 à Dunkerque. Il commence à écrire en 1994. Il met en scène sa première pièce Débrayage au CDDB théâtre de Lorient en 1996. Il a écrit une quinzaine de pièces. Il a traduit également Othello, créé au CDDB de Lorient et repris à Paris au théâtre de l’Odéon en 2008. Chez le même éditeur : Pleine lune suivi de Jusqu’à ce que la mort nous sépare (2004) ; Laisse-moi te dire une chose (2005) ; Alpenstock suivi de Occident (2006) ; Ma petite jeune fille (2007) ; Débrayage suivi de Beyrouth Hotel (2008) ; Sextett suivi de Conviction intime (2009) ; Le ravissement d’Adèle (2010) ; Madame suivi de Projection privée et de l’Intérimaire (2011) ; Cassé (2012).

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.