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Triste Papou, Marie-Pierre Fiorentino

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 18.01.18 dans La Une CED, Ecriture, Récits

Triste Papou, Marie-Pierre Fiorentino

 

Est-ce mon imagination ou bien son regard parcourant la salle est-il réellement triste ? La projection du documentaire L’exploration inversée (2007) est terminée. Elle a été interrompue par un simulacre d’entracte, quelques minutes pendant lesquelles il a réitéré sa plaisanterie introductive. Il sait que nous, les Blancs, sommes toujours pressés ; alors il ne veut pas nous faire perdre trop de notre précieux temps. Ce sera une rencontre brève.

La rencontre est le thème de cette conférence à laquelle notre hiérarchie nous convie sur nos heures de travail. Nous voilà donc 150 environ, pour le rencontrer lui, le Papou.

Comment l’appeler autrement, en mon for intérieur, quand son nom a été prononcé trop vite pour mes oreilles inaccoutumées à sa langue ? Le soir, je le chercherai pour l’écrire sans l’estropier : Mundiya Kepanga.

Chef de la tribu des Huli, Mundiya Kepanga s’est exprimé à la COP 21 et a offert une coiffe traditionnelle au Musée de l’Homme, une autre au Muséum de Rouen, afin d’attirer l’attention sur les dangers de la déforestation pour son peuple mais aussi pour la planète entière. Il collabore avec des savants dont Yves Coppens. Le recevoir parmi nous est une chance. Pourtant, la projection a provoqué en moi un dégoût furieux. Combien de fois l’a-t-il vu, ce film dans lequel il joue, avec son cousin, un rôle censé être le sien : le Papou découvrant la France ? Sait-il que tel plan ressemble outrageusement à tel autre de Crocodile Dundee 2 et que les intonations d’une de ses interlocutrices imitent celles d’Arielle Dombasle dans Un Indien dans la ville ? Sait-il que chez nous, les Blancs comme il nous appelle, le film où se rencontrent l’Occidental ethnocentriste et le « sauvage », toujours bon – nous ne sommes pas pour rien les descendants de Rousseau – est un genre à part entière depuis Tarzan à New York au moins (1942) ?

Mundiya Kepanga va maintenant répondre aux questions. Ignore-t-il que les plumes criardes de sa coiffe, splendides ornements des oiseaux de son pays, aggravent son sourire de clown désabusé ? Quelle piètre figure font les symboles les plus profonds hors de leur contexte ! Il riait, pourtant, tout à l’heure, d’un rire en avance d’un temps sur celui de l’assistance, tributaire, pour lui faire écho, de la traduction. Quelques secondes longues d’espoirs et de malentendus comme les mois que durèrent les premiers voyages de notre continent au sien.

Mes impressions me renvoient à mes contradictions. Je devrais être comblée, moi qu’intéresse tant l’ethnologie, de rencontrer un Papou. J’ai failli rajouter « authentique » mais l’adjectif évoque en moi l’expertise des œuvres d’art et le marché qui en découle. A moins que je n’assiste à la braderie des bons sentiments ?

Le public a reçu le film avec enthousiasme ; il a saisi ce qui m’a échappé : un appel à l’écologie et à la fraternité entre les peuples. Solidaires avec le Papou, plusieurs personnes lui parlent de ces citadins aisés faisant le choix du retour à une vie dans la montagne, désireux de connaître le même genre de vie proche de la nature que son peuple. L’ethnocentrisme, cet égocentrisme à l’échelle planétaire, consiste, entre autres, à ériger en préoccupations universelles nos petits soucis particuliers. Triste rencontre que celle de l’idéologie et du bon sens.

Sa voix me détend un peu. Il est plus difficile de faire mentir les intonations que les mots. Sa voix et son regard sont d’un homme. « Qu’est-ce que le bonheur pour votre tribu ? » l’interroge-t-on. « La vie chez moi est tellement difficile que je n’ai jamais vu le bonheur. Si vous le sortez de votre poche et me le montrez, je saurai de quoi vous parlez. Je crois que vous pensez que mon pays ressemble au vôtre mais on n’a pas tout ce que vous avez aujourd’hui, à manger, pour dormir. Si vous veniez chez moi, vous verriez que la vie est très difficile. Quand vos enfants meurent parce qu’ils n’ont pas d’antibiotiques, la seule chose que vous voulez c’est avoir un téléphone pour appeler l’hôpital ».

Mundiya Kepanga est lucide : il n’est grand chef que pour les siens mais il ne dispose d’aucun pouvoir réel. Il a le sens de l’histoire : la religion, la représentation du temps et les rythmes qu’elle impose, l’organisation politique de son pays sont l’héritage de la colonisation australienne. Il éprouve une fierté culturelle légitime qu’il n’a pas les moyens d’assumer. Alors il rit.

Mundiya Kepanga, dans cette représentation, m’apparaît comme une illustration portative pour lecture de Lévi-Strauss mal digérée. Il m’apparaît à travers le filtre de ces gravures dans de vieilles éditions de Montaigne, images sur lesquelles le « sauvage » est promené en laisse. Je suis désorientée car il est exactement là où des siècles d’incompréhension mutuelle ont préparé sa place : sous notre regard. Qu’importe que ce regard soit devenu, au fil du temps, plus bienveillant, voire admiratif. Et si ont disparu les grilles qui séparaient, il y a moins de cent ans, ses ancêtres des miens dans les zoos humains, elles se dressent encore dans l’invisible mais infranchissable barrière entre l’exotisme fantasmé et l’irrémédiable perte d’un monde.

Alors oui, je déteste la mise en scène de notre « rencontre », perplexe toutefois qu’elle puisse susciter un tel sentiment de révolte en moi. A trop de rencontres livresques, serais-je devenue insensible aux rencontres réelles ? J’avoue ne goûter qu’aux spectacles qui se donnent pour tels. Or, ce qui se joue en ce moment, dans quel registre le classer ? Trop de moyens sont à la disposition de ceux qui ont intérêt à brouiller la frontière entre fiction et réalité, appel au secours et manipulation, pour que je possède les armes, même intellectuelles, pour les affronter sereinement.

J’appartiens à ces Blancs destructeurs. Cela fait-il de moi un coupable devant expier ? Il appartient à ces peuples acculturés ? Cela fait-il de lui une victime à dédommager par nos applaudissements et l’achat de ses DVD ? Tous les articles de presse, les reportages télévisés, les sites en lignes consultés devraient, en faisant de Mundiya Kepanga un autre Raoni, ébranler mon jugement. Ce dernier aurait-il été autre si l’on nous avait projeté Frère des arbres, son film réalisé pour Arte en 2015 ?

Peut-être que je ne cultive qu’un goût stérile de la démarcation, que je me rêve en penseur intempestif pour masquer une incapacité à penser le présent…

N’empêche que me déplaisent les chefs d’orchestre invisibles qui font rejouer de la même façon les mêmes partitions pour nous endormir sous prétexte de nous réveiller. Ils me déplaisent d’autant plus que je respecte leurs musiciens, interprètes semi-consentants, surtout lorsqu’ils sont tristes.

 

Marie-Pierre Fiorentino

 


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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr