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Toute la Terre qui nous possède, Rick Bass

Ecrit par Léon-Marc Levy 18.09.14 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Christian Bourgois

Toute la Terre qui nous possède (All the Land to hold us). Traduction de l’américain Aurélie Tronchet. août 2014, 441 p. 22 €

Ecrivain(s): Rick Bass Edition: Christian Bourgois

Toute la Terre qui nous possède, Rick Bass


Toute la puissance de Rick Bass est concentrée en cette grande œuvre. Et il ne s’agit pas seulement de style – ou de l’écriture particulière du grand Rick. Il s’agit de la puissance qui coule au long des pages de ce roman et dont la source est la littérature américaine même, à laquelle Rick Bass se nourrit, se baigne, s’immerge tout entier. Des premiers écrits, ceux de la littérature coloniale du XVIIIème siècle déjà, les américains sont happés par l’espace, les espaces, ceux de la conquête jamais achevée, ceux des premiers colons, ceux des grandes plaines, des chaînes montagneuses, des fleuves immenses, des gorges vertigineuses. Happés par la Terre qui sera le ferment premier d’une littérature prodigieuse de force, de poésie, d’aventures.

Happés par la Terre renvoie au titre de ce roman, dont la version originale est « All the Land to hold us ». Aurélie Tronchet – l’excellente traductrice de ce livre – et probablement l’éditeur, ont choisi la traduction qui dit cela clairement : Toute la terre qui nous possède (nous tient, nous happe, nous capte). Une autre piste était possible et la lecture du roman la rend aussi séduisante : Toute la terre qui nous tient debout (droit, sur nos jambes).

Car les hommes (et les rares femmes) de ce livre vivent par et pour la terre, ses richesses, sa topographie, sa géologie, sa flore, sa faune. Ils sont géologues, à des époques différentes (1930, 1970 …) ou sauniers. La Terre est leur vie, leur travail, leur passion. Le pétrole, le gaz, le sel, au prix souvent des dommages qu’ils infligent à la matrice qui les fait vivre : pollution, empoisonnement, dégâts esthétiques. Comme dans les passions folles, pour le pire et pour le meilleur.

Rick Bass s’inscrit au cœur d’une lignée littéraire dont la religion première est la Nature, investie d’une sacralité qui en fait à chaque instant l’œuvre de Dieu – d’un dieu. La langue écrite se fait alors chant religieux. On pense aux grandes odes de Henry David Thoreau.

« Parfois, lorsqu’il arpentait les dunes, il apercevait des volées de petits oiseaux colorés – tangas écarlates, parulines à ailes dorées, gobe-mouches vermillon, ils volaient tous ensemble – et il se mettait à courir dans les dunes en suivant la direction qu’ils avaient prise. »

Même Clarissa, la femme tant aimée au temps de la jeunesse, apparaît à Richard comme une déesse improbable, presque immatérielle dans sa peau blanche et diaphane dont la fragilité fait un manteau de terreur et de rareté. Le soleil même peut la tuer. La Terre nous possède à ce point.

« Si Clarissa s’était aventurée à y penser, elle se serait probablement encore accordé deux années de perfection. Mais elle n’osait pas. Elle n’envisageait même pas que sa beauté puisse durer jusqu’à la fin de la journée. Elle se blottissait sous le poids du temps qui lui restait, telle une caille pétrifiée sous l’ombre planante d’un aigle. »

Toutes les richesse naturelles du sol, auxquelles viennent s’ajouter les trésors de l’histoire des hommes : ossements, crânes, océans de fossiles des déserts texans. Tout chez Rick Bass participe du chant du monde et des hommes, de la vaste symphonie universelle qui fait de chaque être, de chaque pouce de terre, un pas grand chose et pourtant l’essentiel. Le regard de Rick Bass, dans toute son œuvre, est celui d’un topographe, et les rêves de Richard, le géologue, de Max, le saunier en 1930, sont scandés par la topographie du Texas d’Odessa ou des lacs mexicains. L’écriture est portée par les lieux, transcendée par eux. Et Richard se fait même maillon de la transmission des secrets de la Terre aux enfants d’une école.

« Il élabora une carte de base, réassembla, de mémoire et d’après les données des diagraphes, une fondation géologique à partir de laquelle les enfants pourraient travailler, et à travers laquelle ils pourraient découvrir et commencer à comprendre le flux du temps et le secret isolement de diverses choses précieuses, ces antiques trésors qu’étaient le pétrole, le gaz et l’eau.

La Terre qui nous tient au ventre, comme l’écriture puissante, tellurique justement, de Rick Bass, un des plus grands écrivains vivants – ô combien vivant !


Leon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Rick Bass

 

Rick Bass, écrivain et écologiste américain, est né le 7 mars 1958 à Fort Worth dans l'État du Texas1.

Fils d'un géologue du Texas, c'est à la Utah State University que Rick Bass décroche une licence de géologie en 19792. De 1979 à 1987, il travaille comme géologue pétrolier à Jackson, au Mississippi: c'est là, pendant ses pauses déjeuner, que cet admirateur de Jim Harrison compose ses premières nouvelles.

Rick Bass aspire cependant à davantage d'isolement pour mieux se consacrer à l'écriture. C'est pourquoi sa femme et lui déménagent en 1987 pour la vallée du Yaak, à l’extrême nord-ouest du Montana, près de Troy. Là, il œuvre à la protection de sa région d'adoption, en particulier contre les routes et contre l'exploitation forestière. C'est ainsi que Rick Bass a été l'un des fondateurs de l'Association de sauvegarde des forêts de la vallée du Yaak (Yaak Valley Forest Council)3. Il a également fait partie de plusieurs associations écologistes comme les Round River Conservation Studies, le Sierra Club ou la Montana Wilderness Association4.

Que ce soit à travers des nouvelles, des romans ou des essais, Rick Bass écrit toujours sur les problèmes environnementaux et la disparition progressive de la nature sauvage. L'auteur de plus de vingt livres, il a plusieurs fois été récompensé: il a notamment reçu le Pushcart Prize et la O. Henry Award5.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil