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Tout s'effondre, Chinua Achebe

Ecrit par Patryck Froissart 06.02.14 dans Actes Sud, La Une Livres, Afrique, Critiques, Les Livres, Roman

Tout s’effondre (Things fall apart), octobre 2013, trad. de l’anglais (Nigeria) Pierre Girard, 230 p. 21,80 €

Ecrivain(s): Chinua Achebe Edition: Actes Sud

Tout s'effondre, Chinua Achebe

 

Avant même de s’introduire en ce roman, il est recommandé au lecteur de se défaire de ses œillères ethnocentriques d’Européen, d’oublier la vision déformée qu’il se fait de l’Afrique et des Africains au travers du prisme de ses repères usuels, de s’extraire de ses propres critères culturels, de ne pas se conduire, surtout, en touriste textuel.

Il faut épouser le point de vue du narrateur, qui est lui-même profondément inscrit, ancré, enraciné dans le contexte « civilisationnel » du récit, et entrer dans l’univers du personnage principal, Okonkwo, membre de l’importante ethnie ibo, répartie, à l’époque de l’histoire qu’on peut situer aux XVIe/XVIIe siècles, au moment où commencent les rafles massives organisées par, ou pour, les marchands d’esclaves, et où arrivent les premiers missionnaires chrétiens, en une multitude de petites communautés villageoises autonomes sur un vaste territoire correspondant à la province orientale du Nigeria actuel.

C’est dans l’une de ces communautés constituées de neuf villages indépendants que naît Okonkwo, qui, dès qu’il est en âge de raisonner, jure de se démarquer de son père, connu pour ne pas être des plus courageux.

Le lecteur vit de l’intérieur toutes les étapes sociales que franchit, une à une, l’infatigable cultivateur d’ignames, surmonte avec lui les épreuves que représentent les saisons de piètre récolte, les mauvais sorts, les deuils, partage avec lui la satisfaction qu’engendre la lente multiplication de greniers remplis d’ignames à mesure de l’extension de la surface des terres qu’il lui est donné de cultiver, ressent avec lui la fierté de pouvoir prendre conséquemment une deuxième épouse, puis une troisième, puis une quatrième, et se réjouit de le voir acquérir l’un après l’autre les titres traditionnels, très précisément codifiés dans le contrat social du clan, qui font de lui, progressivement, un notable respecté dans la communauté. Et il souffre avec Okonkwo, tout en reconnaissant la légitimité, conforme à la coutume, de la sanction, lorsque celui-ci est exclu du clan d’Umuofia pour sept ans pour avoir provoqué accidentellement la mort du fils d’un des notables du village.

Mais l’intégration va plus loin ! L’auteur réussit à réduire extraordinairement, voire à supprimer, toute distance entre le lecteur et la vie quotidienne de la communauté : le lecteur n’est pas l’étranger, le visiteur, invité, le temps d’un livre, à être le témoin de scènes qui lui seraient contées, il y est, il y participe, il se sent Ibo car il y naît Ibo, il EST Ibo ! Tout lui est immédiatement naturel. Il n’est pas dans l’exotisme, dans le spectacle. On ne lui demande pas de comprendre, d’interpréter, de comparer. Le regard de l’ethnologue est exclu, interdit, car définitivement inconvenant.

Evidemment, l’assimilation qui s’opère ainsi l’amène à considérer, comme Okonkwo, avec méfiance, puis avec angoisse, enfin avec colère, l’intrusion brutale des missionnaires et la christianisation désastreuse de membres de plus en plus nombreux de la communauté, avec pour promptes conséquences l’acculturation et la déstructuration sociale. Et le lecteur ne peut qu’entrer en rébellion, aux côtés de son héros, contre les envahisseurs, pour un combat qui apparaît hélas rapidement comme irrémédiablement perdu.

« Okonkwo était profondément affecté. Il pleurait sur le clan, qu’il voyait mis en pièces et s’effondrer, et il pleurait sur les hommes d’Umuofia, hier si belliqueux, inexplicablement devenus mous comme des femmes ».

Il se produit là comme une espèce de revanche, une acculturation inversée, à des siècles de distance.

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, « le pays des vivants ne se [trouve] pas très loin de celui des morts. Il y [a] entre les deux de nombreuses allées et venues, surtout pendant les fêtes et aussi quand un vieil homme [meurt] ».

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, la normalité est Ibo, et la barbarie est européenne.

Alors, pour le lecteur, comme pour Okwenko, avec l’arrivée du Blanc, « tout s’effondre » !

On ne peut que féliciter Actes Sud pour cette réédition.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Chinua Achebe

 

Né le 16 novembre 1930 à Ogidi, dans l’Est du Nigeria, et décédé le 21 mars 2013 à Boston, Chinua Achebe est l’écrivain de l’Afrique subsaharienne le plus célèbre dans le monde anglo-saxon, étudié dans toutes les universités. Auteur d’une œuvre immense, qui se déploie du roman à l’essai, des nouvelles à la poésie, il a reçu le Man Booker International Prize en 2007. Son premier roman, Things Fall Apart (1958), a été traduit en une cinquantaine de langues, vendu à plus de dix millions d’exemplaires rien que pour la langue anglaise, et le cinquantenaire de sa parution a donné lieu à d’importantes commémorations. Bien que son décès ait suscité de nombreux hommages, Chinua Achebe reste injustement méconnu en France. C’est la raison pour laquelle Actes Sud préparait déjà, deux ans avant sa disparition, la publication conjointe du recueil d’essais Éducation d’un enfant protégé par la Couronne (2013) et d’une nouvelle traduction de son chef-d’œuvre Tout s’effondre (2013, initialement paru chez Présence africaine en 1966 sous le titre Le monde s’effondre).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ipagination Editions), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc.