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Tout ce qu’elle croit, Anne Lauricella (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 09.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Buchet-Chastel

Tout ce qu’elle croit, Anne Lauricella, février 2020, 288 pages, 18 €

Edition: Buchet-Chastel

Tout ce qu’elle croit, Anne Lauricella (par Christelle d'Hérart-Brocard)

 

Qu’elle se dissimule derrière une narration à la troisième personne partiellement déponctuée, qu’elle donne la parole au « je » de l’enfant candide qu’elle n’est plus ou encore qu’elle recoure aux meubles, aux objets, aux choses pour témoigner d’un temps heureux et innocent, une seule et unique voix se dégage de ce récit à fleur d’âme, celle de la femme qui, affreusement, souffre et cherche, sinon à se reconstruire, du moins à contenir le mal qui la ronge et à en saisir le point de bascule. Car c’est bien là, à ce point de non-retour, que se situe toute l’intrigue : qu’a-t-il bien pu se passer et quand ?

La première partie du roman laisse entendre qu’un drame familial a eu lieu entre l’enfance et l’adolescence. Très vite, on comprend que le père, l’idolâtré, a trahi la confiance inconditionnelle de sa fille, a piétiné ses croyances virginales et laminé les fondements nécessaires à son épanouissement. Devenue femme, l’enfant chérie, modèle, promise à un brillant avenir, vit dans le dénuement à tout point de vue. Totalement instable, elle se trouve dans l’incapacité de créer du lien social. Père et mère lui ont tourné le dos.

Seul le grand frère accepte encore de lui parler et représente, pour elle, un fragile étai psychologique. Autant dire que les cent premières pages de ce récit à bout de souffle (enchaînement de courts paragraphes et absence partielle de ponctuation) est éprouvant et déstabilisant pour le lecteur qui, sur les quelques deux cents pages qu’il lui reste à lire, se demande s’il va tenir la cadence dans ce parcours agonisant.

Mais, étonnamment, la seconde et la plus longue partie du roman retrace l’enfance et l’adolescence de la narratrice qui, contre toute attente, furent non seulement normales, mais plus encore heureuses, joyeuses et des plus bienveillantes. Pour un peu, il pourrait s’agir d’un récit d’enfance convenu relatant la naissance d’un écrivain. Les minuscules « bobos » et les petits bonheurs, a priori insignifiants et pourtant, ô combien, substantiels et structurants, sont savamment décrits et ne manquent pas de renvoyer le lecteur, le sourire aux lèvres, à sa propre jeunesse. L’horizon d’attente aurait donc été bien différent si l’auteure avait choisi d’ouvrir son roman sur cet agréable récit plein d’espiègleries et d’émotions joyeuses. Ce n’est pas le choix fait par Anne Lauricella qui, volontairement, embarque non seulement ses lecteurs dans l’attente angoissante d’une révélation sordide mais, surtout, n’aborde jamais frontalement les raisons de ce chavirement radical : comment une existence si paisible et heureuse a-t-elle pu si mal tourner ? Comment une mère si aimante et un père si protecteur ont-ils pu renier leur fille et nier la réalité ? Terriblement grave et périlleuse, la question de l’inceste, servie par des jeux d’écriture intéressants, est ici posée avec finesse, pudeur et lucidité.

 

Christelle D’Hérart-Brocard

 

Ecrivaine, poète et auteure de livres de jeunesse, Anne Lauricella vit au Pré-Saint-Gervais. Elle a déjà publié une douzaine d’ouvrages, essentiellement des albums de jeunesse et des recueils de poésie. Elle fait régulièrement des lectures musicales au sein du Duo Poésik évoqué sur son site annelauricella.wordpress.com.

 

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A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

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Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.