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Tourbillon, Shelby Foote

Ecrit par Léon-Marc Levy 08.06.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Gallimard

Tourbillon (Follow me Down), traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen, 316 p. 6,50 €

Ecrivain(s): Shelby Foote Edition: Gallimard

Tourbillon, Shelby Foote

 

Avant de tenir le moindre propos sur ce roman, il faut relever l’étrange pénombre dans laquelle il est encore tenu de nos jours, alors que sa traduction en français – magnifique comme toutes les traductions de Maurice-Edgar Coindreau (ici assisté de Hervé Belkiri-Deluen) – date de 1978. Tourbillon (Follow me down) est un absolu chef-d’œuvre de la littérature américaine, à placer au rang des plus grands Faulkner. Dans une écriture éblouissante de vie, de richesse idiomatique, Shelby Foote se hisse dans ce que l’acte littéraire porte de plus magique : transposer le réel des hommes, composer l’incantation quasi biblique des pauvres blancs du Sud profond, le chant de cette terre mythique du Mississippi, la langue inimitable des paysans miséreux et oubliés de ce bout de monde.

L’histoire en elle-même est des plus simples, comme ses acteurs. Un homme d’une cinquantaine d’années, Eustis, paysan pauvre du Mississippi, perd la tête pour une jeunesse de 18 ans et quitte pour elle femme et enfants. Il emmène sa belle sur une île située sur un lac proche et compte y filer le parfait amour. Mais très vite sa conscience – c’est un lecteur frénétique de la Bible et un puritain convaincu – le rattrape. Il veut rentrer chez les siens. Elle ne veut pas. Il l’étrangle et jette le corps, lesté de blocs de béton, dans le lac. Il sera vite arrêté (le corps est remonté en surface) et jugé.

Le paragraphe qui précède pourrait être un parfait « spoiler » du roman. Mais non, qu’on se rassure. Le lecteur saura tout cela dès les premières pages du livre qui commence au moment du procès d’Eustis. Shelby Foote nous dit tout et cette histoire, il va la dérouler à travers des situations narratives différentes. Le greffier du tribunal, le journaliste chargé de suivre l’affaire pour la feuille de chou locale, le témoin principal des faits, le jeune Dummy sourd-muet, Eustis le meurtrier, Beulah, la victime, L’épouse d’Eustis, son avocat, le greffier de la prison. Ce déroulé (« tourbillon » ?) narratif épouse presque parfaitement le déroulé de l’affaire dans sa chronologie.

L’absence parfaite de « who dunnit ? », de mystère quant à l’affaire même, déporte tout le mystère – insondable – de ce roman sur les personnages qui vont le peupler. Foote expose une série de portraits de ces gens du Sud profond, de leur mentalité fruste, de leurs croyances religieuses plus proches des superstitions primitives que de la foi authentique. C’est tout un petit peuple de gens, plus ou moins idiots, plus ou moins fous, plus ou moins malins, qui va nous emporter dans un portrait des mentalités époustouflant.

 

Ainsi le reporter qui interroge une voisine de l’île où a eu lieu le meurtre :

« […] « Et qu’avez-vous pensé alors, Miz Pitts ? »

Je cherchais l’intérêt humain, quelque chose de perçu sous un certain angle. C’est ce que les lecteurs aiment savoir. Qu’est-ce qu’une personne peut bien penser lorsqu’elle se trouve en présence d’une morte qui flotte dans un lac ?

« Ce que j’ai pensé ? » dit-elle. Elle me regarda fixement pendant un instant. Elle avait les yeux jaunes, comme ceux d’une chèvre, aussi durs que des agates : « J’ai rien pensé du tout, sauf que c’était quelqu’un de noyé. »

 

C’est le Sud, dans la légende même que la littérature a fondée, le Sud hébété, dévoré par la pauvreté, la chaleur et les passions tristes. Le Sud de Faulkner, de Caldwell, le Sud âpre qui suinte la stupeur des êtres. Le Mal y est inscrit comme une dimension biblique. Eustis est devenu – à travers son périple sanglant – un personnage de la bible, habité par le Diable dira-t-il lui-même. Il incarne les personnages de l’Ancien Testament en ceci qu’ils sont toujours trajectoires, jamais images fixes. Nous suivons Eustis dans la courbe hallucinante qui le mène de la vie misérable et pieuse sur sa terre à cette invraisemblable histoire qui s’achèvera dans le meurtre. Quel chemin un homme peut-il emprunter qui le mène à sortir du monde ? Comme Cain, Eustis se sort lui-même du monde des hommes par l’acte qu’il accomplit. Immédiatement après son geste fatal, Eustis reviendra chez lui en une scène où il rejoint sa femme et ses filles travaillant dans les champs. Il boucle ainsi l’arc, revient à la terre originelle.

 

« Je me suis approché d’elles par derrière. Elles m’ont même pas entendu venir, leurs houes faisaient tcheuc tcheuc tcheuc dans la terre sablonneuse. […] J’ai pensé me joindre à elles et suivre la cadence. Mais je me suis arrêté et je suis resté debout. Le manche de ma houe était doux au toucher. J’ai tenté de sourire, mais ma bouche s’y est refusée.

Tcheuc tcheuc.

« salut », que j’ai dit. »

 

L’exploration des mystères des chemins humains tourne chez Shelby Foote à une quête spirituelle et sacrée. Le meurtre qu’il raconte évoque, en fin de compte, quelque chose d’un meurtre rituel qui pourrait, dans sa folie, ramener Eustis à Dieu, lui qui s’en est éloigné et s’est égaré dans les sentes de la chair. On retrouve là l’obsession américaine de la Rédemption.

Roman sublime, Tourbillon vient se placer dans les plus grands moments littéraires sudistes. Laissons le dernier mot à Jean-Marie Gustave Le Clézio qui signe une très belle postface :

 

« Et quand le livre de Shelby Foote s’achève, ce n’est pas la pitié que nous sentons, ni la paix de la justice accomplie ; c’est l’émotion ancienne qui unit pour toujours les hommes à leur propre terre – le divin Sud. »

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Shelby Foote

 

Shelby Foote, né le 17 novembre 1916 à Greenville, au Mississippi, et mort le 27 juin 2005 à Memphis, Tennessee, est un romancier et un historien américain.

Les romans de Shelby Foote brossent une fresque de la société des abords du fleuve Mississippi à diverses époques de son histoire, selon des thématiques qui rappellent parfois l'univers de William Faulkner. Ainsi, son roman le plus connu, L'Amour en saison sèche (1951), se déroule à l'époque de la Grande Dépression, alors que Septembre en noir et blanc (1978) revient sur le kidnapping d'un enfant afro-américain de 8 ans en septembre 1957. L'intérêt de Shelby Foote pour l'histoire et son omniprésence dans ses romans et nouvelles le conduisent tout naturellement à développer un projet résolument historique qui se traduit par The Civil War : A Narrative (1958-1974), un ambitieux ouvrage de plus de 3000 pages consacrées à la Guerre de Sécession.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil