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Ton corps est là, Répons de Ténèbres, François Rannou (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 25.08.25 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ton corps est là, Répons de Ténèbres, François Rannou, éd. Bruno Guattari, 2025, 97 p. 12€

Ton corps est là, Répons de Ténèbres, François Rannou (par Didier Ayres)

 

Transparence et opacité

Pour donner à entendre mon sentiment à l’égard de ce recueil de François Rannou que publient les éditions Bruno Guattari, je dirais que ce voyage (petit en termes de volume) m’a conduit à la fois à travers transparence et opacité, un voyage au sein des ténèbres et de la lumière. Là où le corps est dans son éclipse. Selon moi, le travail qui inaugure le livre vient du chapitre I de l’Évangile de Matthieu, de la description des filiations - la partie très claire du livre. Donc, une sorte de quête dans le temps des créatures, chemin générique et génésique tout à la fois, un arrière-monde d’utopie, de mythe, le mythe d’une famille. Puis, l’on avance dans l’opacité, dans la profondeur d’une réponse énigmatique au monde, peut-être là aussi éclipse du corps : matérialité impénétrable, conscience en demi-teinte, à moitié sûre de la présence du corps à lui-même.

À mon sens, le recueil est biparti entre la question de la filiation et la tendance hermétique de la poésie, de la langue poétique qui excède toujours le monde de la signification. Dans ce monde profus, l’on distingue ici la présence du poète au milieu de son poème, comme par exemple Mario Luzi impose son être lui aussi au sein de ses poèmes.

Post-mortem

Les tendons de l’avant-bras

droit sont mis à vif pour

montrer quoi ? ce corps

allongé invisible la

blanche corde au cou

du mystère on se presse

pour savoir

7 fois plus dans la nuit

le livre ouvert se lit

à mains rentrées tous

les yeux dissèquent

notre goût pour

la transcendance

Le recueil est sous-titré : Répons de Ténèbres, c’est-à dire le chant poétique (qui cache le corps du poète, peut-être lui-même cachant son propre corps au sentiment d’existence). C’est saisir ce qui disparaît, ce qui s’enfonce dans la mémoire humaine, y compris son repli le plus archaïque venu de la source, de l’homme premier, venu de l’Homo sapiens. Tout corps vient-il de là ?

Un autre élément est frappant. C’est l’esthétique post-moderne du fragment. Elle s’apparente à une poursuite de la ruine que représente la première strate de l’écriture poétique : le manuscrit. Le fragment naît de cette coupure entre le trop à dire et le très peu à écrire. De là le besoin du fragment, issu tout droit de la littérature du Cut. Il s’agit d’une espèce de théologie négative, retenant, ôtant ce qui est trop descriptif pour mieux servir l’idée, celle de la lumière ou de l’obscurité.

longue terrible brutale si etc. je n’ai d’yeux

que pour dieu sait personne si rouleuse

d’effarements si ouverte en dedans si et

d’abord je ne parle pas si

les voitures dérapent musique

aux gongs déments la boîte du vent

Pour conclure provisoirement l’expérience qui fut la mienne avec cet ouvrage, je dirais que cette poésie de l’éclipse, devient poésie justement par son mouvement de l’assombrissement vers la limpidité, et inversement. Cette musique est bel et bien celle du chant de répons, office des ténèbres baroques, allant de l’excès à la beauté simplifiée.

On balance de la vie à la mort de l’espèce, une vie qui viendrait des 7000 années de la génération humaine qui s’approprie l’écriture, génération d’hommes que l’on peut retracer. Le poème étant la voie ultime de cette recherche.

 

Didier Ayres



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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.