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Tombeau de Christopher Falzone, Jean-Louis Rambour, par Murielle Compère-Demarcy

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 18.06.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Côté Arts

Tombeau de Christopher Falzone, Jean-Louis Rambour, peintures de Renaud Allirand, éditions L’Herbe qui tremble, 2018, 55 pages, 13 €

Tombeau de Christopher Falzone, Jean-Louis Rambour, par Murielle Compère-Demarcy

Le Cahier d’arts et de littératures Chiendents sous-titre son numéro consacré au poète Jean-Louis Rambour : Le guetteur de réel. Et il est vrai que le parcours de l’auteur du Mémo d’Amiens ou de Faire-part – pour ne citer que les deux publications les plus récentes complétant plus d’une trentaine de titres – capture le réel dans ses lignes d’écriture avec une attentive connexion au monde alentour parfois mal connu parce qu’anonyme, non considéré alors que l’humain s’y révèle dans sa puissance authentique (j’allais écrire : tragique) et âpre, reformulé par le poète dans ses arêtes vives. La volubilité n’est pas le fait de J.-L. Rambour. La densité de son langage travaille le réel sur l’établi d’un artisan de la langue observateur de La vie crue, loin des artifices d’esthète.

Dans Clore le monde, Jean-Louis Rambour se penchait sur la vie des humbles, des humiliés – ceux du Santerre ; des hommes « faits » consommateurs ; dans son Mémo d’Amiens il consignait par le poème la vie d’hommes et de femmes de peu cohabitant dans l’Amiens industrialisé de l’après-guerre ; dans Tombeau de Christopher Falzone, J.-L. Rambour se penche sur la vie d’un artiste qui « probablement marchait depuis longtemps à côté de la vie », le pianiste Christopher Falzone, mort à l’âge de 29 ans.

La singularité du style et de l’univers de Rambour est de conjuguer et de savoir condenser dans le jus de son écriture, observations réalistes et propos pratiquant toujours quelque peu un « écart » par rapport au fait attendu, une touche, un savoir-écrire, un tact qui relève de la distanciation juste d’un style. En quelque sorte, l’écrivain nous fait passer d’un texte originel (issu de fragments prélevés sur le réel) à un texte original – palimpseste par ailleurs que Rambour retravaille sur le parchemin de sa vie. Cette marque, façonnée par une curiosité et particularité du regard, tout en redonnant ses contours clairs au réel et une épaisseur toute en nuances aux personnages, arrive à point jusqu’à l’attention du lecteur, puisque le réel y est montré et déployé dans le courant d’une écriture tout à fait « préhensible» (dans le sens de ce qui est saisi, intériorisé, compris par l’interlocuteur), touchante, voire attachante. Dans Tombeau de Christopher Falzone, Rambour écrit un « Tombeau » en l’honneur d’un jeune artiste, « jeune homme salamandre » honoré dans le même élan que « tous ceux qui, dès leur adolescence, se prennent pour des salamandres invulnérables et confondent réalité et légende ».

Nous savons l’intérêt de l’auteur pour la peinture (cf. Le Poème dû à Van Eyck, ou le recueil La dérive des continents composé à partir des peintures de Silère). Dans Tombeau de Christopher Falzone, accompagné des peintures de Renaud Allirand, l’alliance de trois arts regroupe poésie, musique et peinture (respectivement représentés par Jean-Louis Rambour, Christopher Falzone et Renaud Allirand). Le texte s’ouvre sur une peinture éclatante (au sens littéral du terme) de R. Allirand, jaillissante et retentissante de ses gerbes / obus de rouge & de noir dans l’espace total criblé de la page ; le texte s’ouvre sur un texte dédiant ses mots à « celle » qui n’est pas nommée d’entrée mais qui put soulever, faire tourner la tête de l’Europe (« L’Europe éclate sa cervelle »), « celle » que l’on peut entendre sourdre sous le flux / dans le courant / jusant de l’Histoire : « celle de Ravel »  – la valse jouée dans le charroi insensé et assourdissant de la guerre et que le jeune pianiste solitaire déploie et envoie sous ses doigts par « toutes ces notes qui aboient, menacent ». C’est la valse entraînante et délirante de la vie. De la folie. D’emblée, la peinture et la poésie d’Allirand/Rambour nous introduisent dans un mouvement vertigineux, obsédant, ressemblant à ce que la guerre fait des hommes (« Ce qu’on fait de vous hommes » écrira ailleurs J.-L. Rambour).

L’efficacité, et donc la puissance, poétique réside ici dans cette approche happée d’un réel saisi dans ses différentes strates (au niveau de la guerre qui éclate dans la boue engluante, la mitraille, le sang, mais aussi « ailleurs, à l’arrière » où « des pieds patinent sur la cire, sous des lustres de Venise ») ; saisi par un recours à la métonymie et à la personnification pour dire l’indicible, une réalité que les mots ne sauraient approcher sans sentir trembler leur prise, leur tentative d’appréhension ; par une course contre la mort des mots qui livrent et délivrent une réalité opérée aussi par une fulgurante geste du peintre aspirée par l’élancement vertical (comme une sombre ordalie) ou horizontal (comme un embrasement d’une forêt de sens et de signes) du rouge & du noir. Symphonie fantastique orchestrant une valse de Ravel sur le clavier de la vie battante sous les doigts d’un jeune pianiste combattant le feu intérieur comme la violence du monde, en tentant d’exorciser, de transformer « la vie moléculaire » qui « n’est plus faite homme », par le sortilège de la musique.

La folie comme la musique fait perdre la tête et c’est ainsi que « l’homme-orchestre » Christopher Falzone « fait le grand saut de l’ange pour écraser ses os » sur le bitume et cet entêtement endiablé du génie, ce déferlement du désastre « dans un grand cri detétras-lyre, une grande stridence de jazz» actionne une mécanique des fluides magnétique, synesthésique, POÉTIQUE, dont les secousses comme sismiques ébranlent le sol où nous nous tenons (croyons-nous) fermement, effondrent la page des notes de la vie sous les mains sous les pieds du pianiste encamisolé par le monde normalisé.

 

« Les médecins savent peu de l’effet

d’une valse. Falzone a joué celle de Ravel

deux jours avant sa mort sans faux pas

mais ce sourire à l’apparition sans doute

des sylphides de circonstances, ce sourire

avait un rien d’inquiétant.

(…)

un sourire mimosa, un sourire

de pivoine amère, pivoine, une tulipe noire ».

 

La descente en Enfer commence pour le prodige Falzone de 8 ans, avec une « descente en accords du piano ». Les extrêmes appelant et touchant les extrêmes, on craint pour le génie que son hyper-altitude ne l’entraîne défaillant dans les brèches des contingences normales (excès de vitesse à bord du bolide Chrysler, doses d’antipsychotique, le « principe actif » de médicaments, etc.) et ne l’achève « comme on meurt de plonger (d’un extrême à l’autre) dans l’eau glacée sa tête bouillante du soleil d’été ».

Ce parcours en écriture accordé sur la poésie de Jean-Louis Rambour et en peintures (gouache et encre de Chine) de Renaud Allirand traverse la vie de Christopher Falzone comme « le Requiem de Ligeti habit(ait) la faïence des yeux » du jeune prodige. La folie d’un génie s’y désaliène par les mots et les traits picturaux pianotant, arborescents, dansant arachnides, comme en « porte-âmes-mots » ; de même se désaliène dans ce « Tombeau » une présence fulgurant l’espace, le temps d’une écoute absolue, l’espace d’une soif d’absolu, insatiable, inassouvie, insoluble, non solvable dans la vie d’un quidam. « C’est la séduction du néant, du désespoir, lesquels acculent à l’ascèse totale (…) ».

Un « souffle surnaturel » tient ce Tombeau de Christopher Falzone dans l’apesanteur profonde des livres qui forent nos « repères médiocres », nous laissent entrevoir par leur médiation voyante le puits perdu d’un « outre-monde-là »que des génies créateurs approchèrent (ainsi le « poète noir » Artaud plongea au cœur de L’Ombilic des limbespoètes creator ex nihil, foudroyés, astres anéantis, les uns par l’impalpable montée aspirante de la musique (Falzone), d’autres par l’esprit (Artaud), d’autres encore… mais peu nombreux, si peu nombreux, et si hallucinants – constellation ascendante qui « transcende nos notions », notre entendement, et nous élève tournant avec ses météores « se tuant », eux, « se torturant ».

Cette fois Jean-Louis Rambour s’est penché sur l’un de ces rares astres anéantis – le jeune prodige pianiste Christopher Falzone – dont la traversée fulgurante s’écrit ici dans la fulgurance du Poème respirant l’asphyxie du génie, quand la vie s’engouffre dans le soufflet créatif, jusqu’à la dernière expiration / jusqu’à la dernière aspiration.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.