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Tolérance, liberté de conscience, laïcité, Quelle place pour l’athéisme ?, Louise Ferté, Lucie Rey (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 26.06.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Classiques Garnier

Tolérance, liberté de conscience, laïcité, Quelle place pour l’athéisme ?, Louise Ferté, Lucie Rey, avril 2018, 252 pages, 34 €

Edition: Classiques Garnier

Tolérance, liberté de conscience, laïcité, Quelle place pour l’athéisme ?, Louise Ferté, Lucie Rey (par Gilles Banderier)

 

Grand historien de la philosophie, Étienne Gilson définissait ainsi l’athéisme : « doctrine qui, après mûre réflexion, conclut comme une certitude rationnelle que rien qui réponde au mot “dieu” nexiste en réalité » (cité p.9). La phrase mérite d’être examinée de près. « Après mûre réflexion » exclut la négation de Dieu sous le coup du désespoir ou de la colère. « Certitude rationnelle » va dans le même sens : il ne s’agit pas de proclamer l’inexistence de Dieu après une catastrophe collective (comme le séisme de Lisbonne) ou un deuil privé. « Rien qui réponde au mot “dieu” » correspond au nœud du problème. Que convient-il de mettre sous ce vocable ? Le créateur d’un univers infini, fait de milliards de galaxies contenant chacune des milliards d’étoiles ? L’entité qui accompagne le destin individuel de tous les êtres humains ayant jamais vécu (et qui veille sur eux) ? L’intelligence qui sait tout de tout et de tous à chaque seconde ? Le mot « Dieu » recoupe-t-il la même chose dans le judaïsme que dans l’islam ou chez les Aztèques ?

Longtemps l’athée n’a existé que dans le discours de ses adversaires, les sectateurs des différentes religions, et il ne faisait pas bon être athée, qu’on vive en Italie au Moyen-Âge, en France au XVIIesiècle ou de nos jours dans le monde musulman. Une longue tradition de persécution a rendu les vrais athées discrets. Un penseur tel que Spinoza, qui n’eut rien d’un athée, ne publia de son vivant que deux ouvrages et jugea prudent de confier les autres à un destin posthume qui l’a finalement servi, mais qui aurait pu ne pas être au rendez-vous. Voltaire ne se montra guère tolérant envers les athées ; il faut toutefois être naïf pour croire que la tolérance de Voltaire est autre chose qu’une construction intellectuelle élaborée a posteriori. On aurait pu penser que les révolutionnaires, qui avaient abattu l’Église en France et nationalisé ses biens, serait bien disposés envers l’athéisme. Quoi qu’ils eussent pensé en leur for intérieur, ils avaient retenu la leçon de Voltaire sur la religion comme outil de contrôle social (« Mon ami, je ne crois pas plus à l’Enfer éternel que vous ; mais sachez qu’il est bon que votre servante, que votre tailleur, et surtout votre procureur, y croient », article « Enfer » du Dictionnaire philosophique). Lors de cette cérémonie grotesque et parodique que fut la fête de l’Être suprême, on vit ainsi Robespierre bouter le feu à une effigie censée représenter l’athéisme, dans une bouffée régressive de pensée magique. Puis, petit à petit, à mesure que s’étendait l’indifférentisme religieux, l’athéisme eut droit de cité, perdant au passage le halo sulfureux et l’odeur de bois sec qui le nimbaient.

Dans les démocraties occidentales, on peut désormais se proclamer athée sans provoquer chez son interlocuteur autre chose qu’un haussement de sourcils. Il faut d’ailleurs se demander si l’agressivité intellectuelle qui se manifeste parfois chez un Michel Onfray ou un Richard Dawkins ne trahit pas une sourde nostalgie de l’époque où il fallait un courage prométhéen pour proclamer son athéisme. Puisqu’on a évoqué ces deux noms, il est frappant de constater qu’il n’existe pas de grands penseurs – un Maïmonide, un Thomas d’Aquin – de l’athéisme. Est-ce dû au fait que cette doctrine partage les ambigüités et, peut-être, le manque de souffle propre à ce discours limité qu’est la théologie négative ? Une fois qu’on a dit que Dieu n’existe pas (ce qui n’est pas la même chose que de clamer la mort de Dieu), que fait-on ? Il n’y a rien à approfondir, aucun dogme à développer. C’est une sorte de quiétisme inversé.

Le volume publié par Louise Ferté et Lucie Rey est un ouvrage universitaire comprenant douze études d’intérêt inégal. L’immense Theophrastus redivivus est étudié pour lui-même, car ce traité fort étendu, demeuré manuscrit, n’a exercé qu’une influence ténue et n’a pas véritablement eu de « réception ». Longtemps, l’accusation d’athéisme fut brandie contre un adversaire afin de le réduire au silence (comme, de nos jours, traiter quelqu’un de « fasciste », de « réactionnaire » ou de « décliniste » indique avant tout un refus de débattre). On attirera l’attention sur les deux derniers articles du volume, consacrés à cette singularité française que constitue la laïcité, en particulier dans le domaine scolaire. De nombreux musulmans présents en France perçoivent l’exigence laïque dans l’espace public comme une attaque contre leur religion. Renvoyer la foi à l’espace privé et imposer par la loi une neutralité religieuse dans l’espace public revient à poser une distinction qui n’existe pas dans l’islam. Or il est intéressant de voir que les fondateurs de l’idéal républicain et laïc eurent, sur la question religieuse en général et l’existence de Dieu en particulier, des positions nuancées et, pour tout dire, éloignées de la vulgate historique.

On doit malheureusement déplorer dans ce volume un certain manque de fini. Les coquilles ne sont pas rares (p.22, note 25 ; p.97, 125) ; les inexactitudes (p.99, Flexier de Réval fut le pseudonyme, depuis longtemps dévoilé, de François-Xavier Feller) et les incorrections (p.219, note 55) non plus, le prix revenant à cette formule absurde : « les deux flèches qui lapidèrent Sébastien » (p.34). En toute rigueur de vocabulaire et d’étymologie, donc de pensée, une flèche ne lapide pas. Il n’eût pas été difficile d’éviter cette formule digne d’un bêtisier et l’on peut s’étonner de voir que les romans de gare semblent désormais mieux relus que les ouvrages d’érudition universitaire.

 

Gilles Banderier

 

Louise Ferté est maître de conférences à l’ÉSPÉ Lille Nord de France. Lucie Rey est maître de conférences à l’université Paris-Descartes.

 

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).