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Tina, Christian Laborde

Ecrit par Philippe Chauché 17.01.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Les éditions du Rocher

Tina, janvier 2018, 128 pages, 14,90 €

Ecrivain(s): Christian Laborde Edition: Les éditions du Rocher

Tina, Christian Laborde

 

« La nuit est un animal qui ne dort que d’un œil. Elle sent bien que cette sortie à moto est une fuite, qu’une peau est en jeu. La nuit prend soin de Tine, de ses cheveux. C’est elle qui règle l’intensité du vent, le maintient à distance du side-car. Le vent ne doit pas décoiffer Tine ».

Tina fuit, elle fuit la fureur des hommes, la vengeance des vauriens de Vissos, le charivari, elle ne laissera pas ces résistants lui voler sa longue chevelure flamboyante, elle refuse les crachats, les insultes, et l’infamie. Alors, elle fuit, elle fuit dans la nuit occitane avec l’aide de Gustin, fidèle et silencieux, elle fuit vers la ville, vers Toulouse où personne ne la connaît, pour se cacher chez les Sœurs de la rue des Trois-Fontaines. Elle a une mémoire affutée Tina, comme son regard, elle ne plie pas, elle s’ouvre au monde, comme elle ouvrait ses bras à son amant Karl, l’officier allemand qui lui offrait en retour des vers de Verlaine, d’Hugo, de Musset, d’Apollinaire : « En admirant la neige semblable aux femmes nues ».

Tina affole et trouble tous ceux qu’elle croise, sa langue est celle de la Garonne, des pescofis, les pêcheurs à la ligne qui mâchent l’eau, comme ils mâchent l’occitan, cette langue sauvage et finement ouvragée, qui descend des montagnes et roule comme les galets des Gaves, cette langue que mâche Christian Laborde en goûtant à chaque consonne et à chaque voyelle.

« Comment leurs mains, armées de tondeuses, n’ont-elles pas tremblé lorsque les chevelures qu’ils soulevaient leur ont laissé entrevoir un chemin où se perdre, ont offert à leurs narines des parfums ignorés ? Comment ont-ils pu, découvrant leur blancheur inouïe, ne pas pleurer ? Et comment ont-ils pu imposer aux briques roses, aux cours anciennes, à leurs enfantins jets d’eau, un spectacle d’une telle cruauté ? ».

Tina est le roman du Chagrin et la Pitié, le corps a ses raisons, que les gens raisonnables ignorent. Tina traverse ainsi l’Histoire, jamais de guerre lasse. Son histoire se chante et se danse, c’est La Femme à la rose, d’Emma Liébel : « Voici mon cœur. Qui veut m’aimer ? Voici mes bras pour s’y pâmer / Voici mes lèvres. Voici mes yeux / Je vous les donne… Soyez heureux », ce sont les bals et les premiers accords de jazz, que l’on plaque loin des yeux des occupants. Rien n’empêchera Tina d’offrir ainsi ses yeux et ses lèvres, rien ne les altère, ni les trahisons, ni la fuite, ni la mort qui s’invite au bal, ni la passion de Viktor. La rue, la lune et la nuit la protègent, Gustin veille quelque part sur un chemin ombragé et propice à la fuite. Tina inonde le monde qu’elle embrasse, et Christian Laborde, en joailler précis, lui offre ses meilleurs éclats, sa liberté libre comme l’écrivait Rimbaud.

« La nuit les attendait, la lune aussi. Les confettis de clarté éparpillés sur les façades brunes, le chant du jet d’eau dans un square, les pierres dodues d’un porche, une lueur vacillante au fond d’une cour pavée, le cadre brillant d’un vélo cotonneux, d’un moteur de voiture : tout leur semblait complice, et l’était ».

Avec Tina, Christian Laborde prouve une nouvelle fois la vitalité de son style, de sa langue vive. Ce court roman finement composé, à la langue acérée, dessine des personnages qui restent gravés dans notre mémoire, Tina l’étourdissante, Gustin le juste, Karl l’officier poète, Viktor le résistant écrivain qui choisira sa chute, la troublante sœur Cécile. Tous, comme dans La Règle du Jeu ont leurs raisons, bonnes ou mauvaises, des raisons d’être et de vivre, qui comme des éclairs, électrifient ce beau roman.

 

Philippe Chauché

 


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A propos de l'écrivain

Christian Laborde

 

Poète, romancier, pamphlétaire, Christian Laborde est l’auteur de plusieurs ouvrages dont L’Os de Dionysos, le Dictionnaire amoureux du Tour de France, Corrida basta ou encore Diane et autres stories en short. Son Tour de France nostalgie a obtenu le Prix Louis Nucéra 2013.

Bibliographie :

Claude Nougaro, l’homme aux semelles de swing, préface de Kenneth White, percussions graphiques de Claude Nougaro, menteries biographiques, éd. Privat, 1984 (1re éd.), grand prix de littérature musicale de l’académie Charles Cros ; éd. Régine Deforges, 1992

Les Soleils de Bernard Lubat, ill. de Frans Masereel, éd. Eché, 1987 (1re éd.) ; éd. Princi Négué, 1996

L’Os de Dionysos, roman, éd. Eché, 1987 (1re éd.) ; éd. Régine Deforges, 1989 ; éd. Le Livre de poche, 1991 ; éd. Pauvert, 1999

Congo, poèmes, éd. d’Utovie, 1987

Lana Song, poème, éd. La Barbacane, 1988

Nougaro la voix royale, éd. Hidalgo, 1989

Aquarium, éd. Régine Deforges, 1990

L’Archipel de Bird, roman, éd. Régine Deforges, 1991

Danse avec les ours, pamphlet, éd. Régine Deforges, coll. Coup de gueule, 1992

Pyrène et les vélos, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1993

L’ange qui aimait la pluie, éd. Albin Michel, Paris, 1994

Le Roi Miguel, éd. Stock, 1995

Indianoak, roman, éd. Albin Michel, 1995

La Corde à linge, roman, éd. Albin Michel, 1997

Duel sur le volcan, éd. Albin Michel, 1998

Flammes, éd. Fayard, 1999

Le petit livre jaune, éd. Mazarine, 2000

Gargantaur, roman, éd. Fayard, 2001

Collector, éd. Bartillat, 2002

Soror, roman, éd. Arthème Fayard, 2003

Fenêtre sur Tour, éd. éd. Bartillat, 2004

Mon seul chanteur de blues, récit, éd. de La Martinière, 2005

Percolenteur, éd. du Panama, 2005

Champion, éd. Plon, 2006

Pension Karlipah, roman, éd. Plon jeunesse, 2007

Dictionnaire amoureux du Tour de France, ill. d’Alain Bouldouyre, éd. Plon, 2007

Chicken, récit, éd. Gascogne, 2007

Renaud, briographie, éd. Flammarion, 2008

Corrida, basta !, pamphlet, éd. Robert Laffont, 2009

Le Tour de France dans les Pyrénées, éd. Le Cherche-midi

Le soleil m’a oublié, roman, éd. Robert Laffont, 2010

Diane et autres stories en short, nouvelles, éd. Robert Laffont, 2012

Tour de France, nostalgie, éd. Hors-Collection, 2012, Prix Louis Nucéra 2013

 

Collaborations :

Je chante donc je suis !, préface de Christian Laborde, dessins de Claude Nougaro, livre accompagnant « L’Intégrale studio », compilation de 13 CD de Claude Nougaro, éd. Universal, 2005

Boris Vian, l’enchanteur, N°10 de la revue L’Atelier du roman, 2012

 

Sur Christian Laborde :

Christian Laborde, le d’Artagnan des mots, revue Chiendents n°10, avril 2012, textes de Charles Ficat, Arnaud Le Guern, Marc Large, Frédéric H. Fajardie, Serge Pey, Jérôme Leroy, Bernard Morlino, Philippe Lacoche, Luc Destrem, Francis Lassus, Phéraille et Frédéric Aribit.

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com