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Sur le rivage, Rafael Chirbes

Ecrit par Léon-Marc Levy 15.01.15 dans Rivages, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Espagne, Roman

Sur le rivage (En la orilla), traduit de l’espagnol par Denise Laroutis, janvier 2015, 507 pages, 24 €

Ecrivain(s): Rafael Chirbes Edition: Rivages

Sur le rivage, Rafael Chirbes

 

L’écriture de Rafael Chirbes est tendue comme une corde prête à casser. C’est l’outil parfait pour dire l’Espagne sombre. Verbe sombrer ? Oui, à travers les époques de son histoire qui se croisent ici de génération en génération, qui de la tragédie de la Guerre Civile à la Crise qui étreint un pays et ses habitants, se télescopent, s’amoncellent, s’additionnent comme une suite tragique, comme un destin inexorable qui broient les enfants d’Espagne de tous les temps. Mais non. Pas sombrer. Car Chirbes a cet art inimitable – trace du grand écrivain qu’il est – de déceler dans tout interstice lumineux, les signes de l’espoir. Quand même. Les hommes restent debout, comme avant, face aux armées franquistes que pères et grands-pères ont connues et combattues. Debout parce qu’encore ensemble.

Non, avec Chirbes, c’est l’Espagne sombre. Adjectif qualificatif. Presque pléonasme tant notre mémoire littéraire est chargée d’images noires venues des Asturies, de la Castille ou l’Andalousie. Avec en basse continue le décor brûlant et mortel des pièces et poèmes de Lorca.

Un roman scandé par la mort. Celle des premières pages – qu’on croirait à tort annoncer un polar – un cadavre décomposé dans l’eau glauque d’un étang. Métaphore terrible d’un pays qui ne sait plus son destin, son identité, ses repères moraux. Métaphore d’autant plus violente que c’est un Arabe, un travailleur (sans travail, bien sûr) qui fait la macabre découverte. Un paumé dans un pays de paumés. Un de ceux qui ont cru au « miracle économique espagnol » dont les médias rebattaient les oreilles du monde.

« Cinq ou six ans en arrière, tout le monde travaillait. La région entière, un chantier. On aurait dit qu’il n’allait plus rester un centimètre carré de terrain sans béton ; actuellement, le paysage a des allures de champ de bataille déserté, ou de territoire soumis à un armistice : des terres envahies d’herbes, des orangeraies converties en terrains à bâtir ; des vergers à l’abandon, le plus souvent desséchés ; des murs renfermant des morceaux de rien ».

Des ombres passent, errent tout au long du roman. Immigrés, espagnols, aussi étrangers à eux-mêmes les uns que les autres. S’accrochant. A quoi ? Au souvenir glorieux des pères ? A l’espoir d’un avenir modeste mais d’un avenir ? Pour certains à des fadaises religieuses auxquelles d’autres ne croient plus du tout ?

« A ton avis, dans le ciel d’Allah, il y aura aussi des riches et des pauvres, des gens qui roulent en Mercedes et des gens qui nettoient les chiottes des autres ? C’est quoi, cette religion de merde ? C’est ça, l’Islam ? ».

Et la mort encore. Promise par le destin même des hommes. Les vieux qui s’abîment, dans leur corps, dans leur tête, dans leur mémoire. Chirbes – et en cela on pense souvent à Philip Roth de la deuxième partie de l’œuvre et ses obsessions morbides – déroule à travers le flot des générations le thème de la misère du temps humain. L’écriture poétique grave – le « duende » de Lorca encore n’est pas loin – sert à merveille cette évocation de l’inéluctable descente. Formidable travail de la traductrice, Denise Laroutis, qui fait passer cette musique.

« Soixante ans ont passé. Assez pour détecter le réseau de petites veines qui grimpent sur les jambes du garçon d’alors. Elles forment un treillis de taches qui, dans le creux sous le coup-de-pied, deviennent une bouillie noirâtre ; peau squameuse sur les bras et la poitrine, devenue d’un jaune de vieil ivoire, taches sur le visage, sur le dos des mains, et l’odeur de vieux, sueur de lait rance, Liliana, une aura de rouille et d’urine. Le corps n’est plus certitude, il est doute, soupçon ».

Et dans cette ombre omniprésente de la condition humaine, s’agitent des personnages dont les rôles sont à jamais distribués : des animaux à ceux qui tiennent les ficelles du pouvoir de l’argent, la partition semble éternelle, immuable. L’écriture de Chirbes, en phrases courtes, denses, haletantes, serrées, nous figure l’oppression des humbles, cet espace où il est à peine possible de respirer. On pense alors à Rafael Alberti : « Estamos tocando el fondo »*

Et c’est, en fin de compte, par ses touches de lumière et d’espoir que Chirbes verrouille son univers. Il reste les hommes, leurs rêves, leur amour malgré tout. Oh pas de lendemains qui chantent non plus ! Mais de toutes petites choses qui gardent une lueur à l’humanité.

« J’ouvre les yeux, je découvre qu’elle me passe un Kleenex à la commissure des lèvres et sur le menton, je suis ému, l’amour ne peut rien être d’autre par ces temps difficiles : ces petites attentions ».

Un très grand livre.

 

Leon-Marc Levy

 

* « Nous touchons le fond »

 

VL3

 

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

Notre cotation :

VL1 : faible Valeur Littéraire

VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)


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A propos de l'écrivain

Rafael Chirbes

 

Rafael Chirbes, né le 27 juin 1949 à Tavernes de la Valldigna et mort le 15 août 2015, est un écrivain et critique littéraire espagnol.

 


 

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /