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Suites, Roman fleuve, Bruno Fern (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 07.09.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions Louise Bottu

Suites, Roman fleuve, mai 2018, 162 pages, 14 €

Ecrivain(s): Bruno Fern Edition: Editions Louise Bottu

Suites, Roman fleuve, Bruno Fern (par Philippe Chauché)

 

« Et c’est parti : à la guêtre comme à la grêle, à la guigne comme à la gloire, à la glu comme à la gagne, à l’agrippe comme à la garde, à la gale comme à la glaise, à la glace comme à la gerce, à l’aggrave comme à la grise et à la gueule comme à la gorge où il est pris ».

Suites s’ouvre sur un départ à la guerre, départ pour le front des bords de l’Adour, entre Gascogne et Pays Basque. Départ pour la canonnade – la respiration de l’océan (Cendrars) – la cendre, la boue, la peur, les rats et la pisse dans le falzar (rouge garance) et les copains plombés à 2-3 mètres, et en un rien de temps, il s’incorpore à la chair de poule & à canon. Il lance ses mots en basque, comme une pelote de cuir, pour se souvenir qu’il est encore vivant, ou qu’il est en colère, puis il revient au pays, mais il n’est plus le même, il ne chante plus pour ses espadrilles. Suites n’est pas un énième roman sur la Grande Guerre, mais tout autre chose, une esquisse, une fugue qui se joue de la géographie et de la langue qui virevolte comme La Nive à sa source, un cahier romanesque où l’on croise Apollinaire, autre trafiquant de mots et de résonnances, Cendrars, et l’Odyssée. Bruno Fern sait que la mémoire est fragile, qu’elle se dissout facilement et que pour la saisir, il faut la romancer, la transformer, la provoquer, la faire bondir, et la laisser s’envoler.

« Un matin donc, ayant lu tous ses mails, il met se en route dans la fiction et le cri neufs, douillettement engoncé dans son fauteuil ergonomique à dossier articulable et avec sa langue chargée comme on a pu le constater jusqu’à en être parfois pâteuse. Allez, allège, fais allégeance au moindre courant d’air ! ».

Suites se poursuit par des faux départs, des résurgences, des grilles de phrases croisées, des improvisations très contrôlées, des collages, des chants qui résonnent. A la manière de ces improvisateurs basques qui se relaient et se répondent en chants versifiés et que l’on nomme là-bas bertsolari, jeux d’adresse et de mémoire. Suites se nourrit de registres et de photos, à l’école, sur le front, pour en préparer d’autres, alors, il faut écouter, tendre l’oreille et avoir l’œil agile : Eux aussi sont parés pour en découdre, avec cagoules de fantômes et bérets enfoncés par-dessus, tous assis en rang de piments d’Espelette et les bras croisés comme sur la photo d’une classe qui vivrait éternellement dans la clandestinité. Suites ou les aventures de M. M., Monsieur Maladroit, il provoque un mot et une phrase surgit, un peu comme un musicien ouvrant grand ses partitions et qui au bout compte, s’en passe, mais la trace subsiste.

« Là, il s’imbibe et se regonfle dans le bleu océanique d’une mosaïque, attiré à une profondeur qu’il ne parvient pas à sonder avant de découvrir le menu grand ouvert dans ses pinces et le serveur dont la patience est remarquable ».

Bruno Fern est un joueur, dans ce petit livre aux mille entrées, comme l’on dit les Mille et une nuits, il saute d’une case à l’autre, d’un court chapitre à une phrase, trouve des concordances, se joue des écarts, tire des bords, invite de très courtes histoires, qui se demandent ce qu’elles font là, fait pleuvoir des livres, invente des catalogues qui pourraient illustrer un mode nouveau d’emploi de l’Oulipo. Il détourne des sentences littéraires, sans jamais oublier l’aïeul combattant, qui a appris, il nous l’assure, à pioncer dans toutes les postures, ce petit roman aux histoires déglinguées se lit aussi dans toutes les postures.

 

Philippe Chauché

 


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A propos de l'écrivain

Bruno Fern

 

Bruno Fern, poète des contraintes et du jeu, a notamment publié : Des figures (L’Attente, 2011), Reverbs (Nous, 2014), Le petit test (Sitaudis, 2015), et Pages rosses avec ses complices Christian Prigent et Typhaine Garnier (Les Impressions Nouvelles, 2015).

Stéphane Mallarmé c’est Brise marine, L’après-midi d’un faune, mais aussi Pages et Divagations, sans oublier Un coup de dès jamais n’abolira le hasard, et Igitur.

Guillaume IX d’Aquitaine ou Guillaume VII, comte de Poitou, 1071-1126, considéré par beaucoup comme le premier poète occitan, le manuscrit de Ferai un vers de pur néant (Farai un vers de dreyt nien) est en occitan.

 

 

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit, travaille et écrit à Avignon. Journaliste à  Radio France, il suit notamment le Festival d’Avignon. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » publié par les Editions Atlantica et publie quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com