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Sous le non-lieu du ciel, Annie Wallois (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 29.09.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Sous le non-lieu du ciel, Annie Wallois, Éditions Henry, Coll. La Main aux Poètes, octobre 2020, 48 pages, 8 €

Sous le non-lieu du ciel, Annie Wallois (par Murielle Compère-Demarcy)

Le titre de cet opus de la poétesse Annie Wallois ouvre d’entrée la fenêtre sur le champ poétique, avec son prisme d’interprétations possibles, avec l’interpellation qu’il suscite, à la fois imagé et mystérieux. La poétesse évoque un « non-lieu du ciel », mais encore ? Ne serait-ce pas cet espace dépeuplé tel qu’il peut se refléter sur la margelle du « puits intérieur », à la disparition, la perte, l’absence d’êtres aimés ? Un non-lieu pour les autres, le focus au contraire (ici amorcé par les mots d’une poétesse) sur un lieu-dit douloureux pour qui est tristement touché. Tout devient d’une hypersensible résonance au surgissement dans nos vies d’un événement majeur personnel subi comme une effraction, toujours traumatisant (deuil, accident, dépression, etc.) et l’indifférence alentour paraît alors aussi violente qu’une indécence, une provocation (« Pendant qu’au ciel tournoient les vautours / Étrangers aux maux du monde »). Les nettoyeurs (fossoyeurs) ne sont pas les payeurs (proies, victimes) et ainsi va souvent le monde mais, nous souffle Annie Wallois, ne soyons pas pour autant fatalistes, pire, résignés :

« (…) il faut faire quelque chose »). La double-page 26 et 27 semble condenser et diffuser l’atmosphère d’ensemble du recueil, nous indiquant une direction où nous nous voyons, spectateurs de nous-mêmes, rassembler les pièces du puzzle personnel de l’existence dont nous demeurons les jouets, « canards flottés ».

L’opus nous offre l’écoute de deux voix sur certaines de ses pages en vis-à-vis – deux voix représentées par une forme en italiques ou non des caractères –, comme si un dialogue s’écrivait dans l’espace poétique d’Annie Wallois entre sa perception du monde et une pensée-écho prenant son relai avec un angle d’approche d’une acuité différente ; comme si la sensibilité d’un cœur menacé de « se débiner » se rembobinait aux envers recueillies de l’existence.

Ne pas approcher l’oreille

La terrasse donnait sur un jardin

Où régnait la liberté de se répandre

Le cœur pourrait se débobiner

Où chaque herbe avait tout le ciel pour croître

Il y eût entre nous les mots que le vent rabat

Avant le confinement de la parole dans le puits

intérieur

À la fenêtre tombée comme une lame

Le regard béant sur les lointains

Tranche plus qu’il n’étreint

Plus tard loin de la ville aux mille mâts

un train file

Un paysage se débobine

Ce battement affolé de mon cœur me dit

que tu traverses mon ciel

Quelque chose de Reverdy résonne entre les lignes – une résonance des mots de qui persévère sur son chemin, de qui poursuit opiniâtrement sa route, « percutant l’air » le front hargneux ou résolu à ne pas se laisser abattre. Le détour par le chant du poème imprime, dans la caisse de résonance du cœur et de tous les sens de l’esprit, cette « obstination » que le chemin, « fruit de l’usure », imprime pour sa part à la terre. L’arbre de la Vie tient debout, résiste, enraciné dans le doute et quelques convictions qui, au final, raflent suffisamment la mise pour ne pas arracher notre être au réel ; « un grand vent rafle l’indécision », bourrasque salutaire de l’air, bouffée d’oxygène qui nous relève.

Les correspondances entre le monde extérieur et intérieur, filées par les métaphores entre sentiments et paysages, par le rythme et la mise en espace du poème, visent à donner un élan comme supplémentaire – analogue à un supplément d’âme – depuis notre résistance face aux forces obscures de la vie. Les allées et ressacs des deux voix impulsent ce mouvement en avant que nous injectent les mots de la poétesse, entre les grains de sable de notre mémoire et la houle foulant nos plages quotidiennes, les déferlements et les accalmies de la tempête, l’avancée et le retour incessants des vagues sur nos traversées existentielles. « Ne fouille pas le trou de la blessure / Accélère et passe au loin » murmure la petite voix intérieure à l’oreille de nos nuits traversées dans la mise en pièce du bonheur. La poétesse impulse l’avancée – « Affaire-toi aux avants » –, l’écriture « ravaude les bas-côtés », et si, au sein du fracas du monde « le cœur monstre » piaffe, rue, se cabre, s’il arrive que le temps s’arrête dépeuplé d’événements, vidé de ses coups de cœur frappés aux fenêtres de notre attente, s’il advient sur notre cheminement que « l’esprit bat(te) de l’aile », il nous faut réagir, nous ouvrir, voir l’œil à l’écoute

Rien que la buée sur l’ovale

d’un grain de raisin

La forme d’une pie qu’on n’a pas vue se poser

La brindille au bec du héron

Nous contant la fable du renouveau

Sous le non-lieu du ciel, les lèvres de la parole, le livre ouvert de notre vie aux fenêtres et portes battantes, ne posent jamais les scellées de la désertion sur les friches de notre existence et murmurent qu’il nous faut continuer, qu’un battement d’ailes peut suffire à relancer « le grand galop des heures » dans la rondeur des jours toujours sur le point de recommencer, de se recommencer, de nous recommencer…


Murielle Compère-Demarcy


Poète, originaire du Pas-de-Calais, Annie Wallois vit à Tourcoing. D’Annie Wallois, les éditions Henry ont publié : Nuit rebroussée Versets de la marche (Prix Simone de Carfort 2018) ; Sous le non-lieu du ciel (dans la Collection La Main aux Poètes).

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021