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Soleil se mire dans l’eau, Philippe Thireau (Haïkus), Florence Daudé (Photographies)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 04.06.18 dans La Une Livres, Les Livres, Z4 éditions, Critiques, Arts, Poésie

Soleil se mire dans l’eau, Philippe Thireau (Haïkus), Florence Daudé (Photographies), 2017, 141 pages, 36 €

Edition: Z4 éditions

Soleil se mire dans l’eau, Philippe Thireau (Haïkus), Florence Daudé (Photographies)

 

 

Poisson sautillant du cœur dans les herbes folles. Que les herbes folles du poème, « prisonnières » délivrées par le Langage, captent dans les « joyeux tourbillons » des saisons. Courts poèmes en capture, comme l’œil photographique en prise sur la « fraîcheur de l’instant ».

Le mouvement saisit d’emblée le réseau des photographies et se tisse dans les mailles des mots pour en faire surgir, comme des ronds dans l’eau, des reflets aux remuements calmes ou plus vifs accordés aux battements du cœur. Cœur qui bat, cœur qui s’ébroue, cœur-soleil ou de nénuphar qui pulse, cœur enfoui sous les eaux et qui saigne, cœur « battant chamade », cœur qui prend l’eau, et qui « surgît »

« De rouge vêtu

Dans l’eau écartée surgît

Cœur ouvert battant »

*

« Flèches de couleur

égarées sous les ramures

Cœur battant s’émeut »

 

Concentrés dans la force contenue et rythmée du haïku (ce court poème japonais décliné en trois vers de cinq, sept, cinq syllabes), les clichés photographiques œil aux aguets et grand ouvert à l’univers prennent dans le filet des images des bribes du langage, et des sédiments se forment, et des alluvions se déposent au courant de la lecture. Lecture qui, entraînée par le vif condensé des mots, réveille des eaux mortes (celles de l’étang, d’une mare, …). Les saisons ajoutent leurs couleurs, faisant de ce beau livre une succession de « natures vives » saisies dans l’instant, enchantées par un espace-temps onirique qui lui aussi tisse sa toile pour dévoiler et soulever le monde.

 

« Aube scintillante

La belle endormie s’éveille

Carpe gobe mouche »

*

« Aube rugissante

Connaît les sombres désirs

Des dieux querelleurs »

*

« Soleil meurt à l’ouest

Silencieuse mare écoute

L’Olympe s’endort »

*

« Sommeillent les dieux

Nuit tranquille aux mille feux

Se noie dans la mare »

Les vases communicants ouvrent au partage micro cosmos et macro cosmos dévoilés par l’objectif photographique, univers visible et invisible délivrés par le poème accouplé aux clichés ou fantasmagories de l’image. Une lumière « s’émeut » en même temps qu’elle nous émeut et émerge d’« ombres tremblantes » ébrouées dans la clarté,

 

« Les ombres tremblantes

Rongent l’ultime clarté

Du soir qui s’émeut »

 

L’infime infini contenu dans chaque entité cosmique se révèle, ainsi observé et reformulé, par ces tremblements aptes à se réveiller soudainement, à surgir fracassants ou bouillonnants, puissants dans le fluide battant de leur cœur, déchiffrés / délivrés dans l’étincelle durable d’un temps légendaire (au sens étymologique de legenda : « ce qui doit être lu ») surprenant parfois :

 

« Craquement soudain

Le verglas étincelant

Arrache la nuit »

 

La dernière photographie du livre s’offre dans la totalité d’un tableau, peut-être est-ce la toile vers laquelle tend ce regard du soleil dans l’eau, comme toute œuvre de création, vers la composition / fragmentation / recomposition d’une partition de l’univers dont nous sommes, chacun(e), à notre heure et dans notre durée, les voyageurs sensibles travaillant à toujours davantage de lumière, rêvant de toucher pour la recréer toujours davantage l’envergure vibrante de ce qui nous entoure. La dimension du réel s’amplifiera des points de vue attentifs de notre regard apte à déchiffrer les eaux troubles, obscures, les sombres desseins du « prince des ténèbres » ; libre à nous de nous accorder au cours du monde, pour y voir plus clair, pour mieux voir ses versants versicolores

 

« Sous le nénuphar

Vit le prince des ténèbres

Fleur s’épanouit »

 

Des légendes se recèlent au cœur des êtres et des choses, jusqu’en leur mort et au-delà :

 

« La lune s’échappe

Des côtes du guerrier mort

Linceul étoilé »

 

Légendes inscrites dans le souffle secret des souvenirs, dans la survivance parfumée de présences, dans l’éclat de l’absence. Les haïkus de Philippe Thireau et les photographies de Florence Daudé éclairent nos repères habituels jalonnant le labyrinthe cosmique (stellaire, végétal, …) et sentimental, d’une lumière singulière, vibratoire, qui réveille même de son prisme ou focus macroscopique des strates et des strates telluriques, organiques, et des voix lyriques, que l’on croyait inertes ou éteintes et qui se secouent de leur latence pour émerger à fleur des mots dans les reflets miroitants de la réalité. Réel cyclique à toujours suivre dans ses méandres, flux, cascades malgré la fragilité du courant en nos cœurs, de nos cœurs au plus vif ardent du courant poétique, quotidiennement créatif.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.