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Société à responsabilité limitée, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 06.11.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Société à responsabilité limitée, par Sandrine Ferron-Veillard

« D’un côté, la réalité objective des rivières, des arbres et des lions ; de l’autre, la réalité imaginaire des dieux, des nations et des sociétés. Au fil du temps, la réalité imaginaire est devenue plus puissante, au point que de nos jours la survie même des rivières, des arbres et des lions dépend de la grâce des entités imaginaires comme le Dieu Tout-Puissant, les États-Unis et Google ».

Sapiens, Yuval Noah Harari, Albin Michel, 2015

 

Au plus célèbre des cyniques, le journaliste aurait recommandé ce cher Monsieur Piéchut-Dion.

Bon petit homme, rondelet et dégarni, petit, rond, dégarni et assurément très vilain. C’est à la question du journaliste « connaissez-vous un illustre cynique en politique ? » qu’Eugène Piéchut-Dion répondit le 3 mai 2014 : moi !

Du non-sens ! affirmer être un cynique revient déjà à ne plus l’être et ne pas y croire, encore davantage.

En effet, à chacun son soleil.

Fort et membre d’un parti national, politicien autodidacte devenu professionnel, Eugène Piéchut-Dion avait sa petite idée du monde. Galvanisé aisément, il valait mieux ne point trop l’interroger. Habile, il se proclamait sans bord ni bordures, être le fils d’un sénateur-ministre fameux, Barthélémy Piéchut, Dion étant le nom de sa mère qu’il tenait à conserver à défaut de l’image maternelle, bref, ce même Barthélémy Piéchut était le héros d’un roman de Gabriel Chevallier, Clochemerle-les Bains, un monument du cynisme, celui-ci sorti en 1963. Irrité dès les premières minutes, le journaliste venu justement l’interroger sur sa vision du monde, parisien en l’occurrence et le cynisme en politique, peinait à comprendre si ce père était une réelle figure historique canonisée par le livre ou si l’écrivain s’était inspiré du père pour grossir ledit personnage ou le créer de toutes pièces, si le père était un ami de Gabriel Chevallier ou si, si tout cela était vrai.

Journaliste politique, il avait oublié cet antique succès de librairie et n’avait aucune intention d’en exhumer les restes fumants.

K.-O, knock-out, sauvez les livres des décombres pour qu’ils réaniment ceux qui en sont privés.

Le père d’Eugène Piéchut-Dion était donc le personnage d’un livre.

Mon retour aux sources et la trace indélébile de mon lignage.

Nul doute, de source il en était question. Or que savait-il du cynisme, il savait que le retour à la nature était une méprise tout en disant le contraire, la nature n’avait que faire de notre retour, certes elle se dégradait mais ne disparaîtrait pas, il affirmait qu’elle-même était une idée pour nous tenir tous au même endroit et de la même façon, nous faire croire aux mêmes choses au même moment, en somme une jolie fiction pour persuader le plus grand nombre que les hiérarchies protègent. Peines perdues.

Que faire sinon cesser de prendre des notes.

Résolument, Eugène Piéchut-Dion méprisait les conventions sociales, uniquement celles du gouvernement en place, exprimait volontiers des sentiments contraires à sa propre morale pour flatter l’opinion publique, à moins que ce ne fut l’inverse. Sa propre morale, il s’évertuait à la flatter.

Tâchez, mon cher ami, d’avoir une bonne dose de mémoire pour faire de la politique, un sens inné de la forme, une forme d’impudeur et de vous maintenir au sec en toute circonstance.

Ubiquiste certes, se mettre à nu surtout, là était le vrai retour à la nature, être verbivore (1).

Vraiment Eugène Piéchut-Dion pouvait se vanter de connaître beaucoup de choses, et beaucoup de gens, entre autres Georges Sorel, sociologue français décédé depuis quatre-vingt-douze ans, auteur du « comment croire à la sincérité de gens qui ne pensent qu’à devenir ministres ? ». Warranter, warrantage, warrant, il connaissait aussi beaucoup de mots, l’art de convaincre ou l’art de raconter des histoires.

Xérophile, je suis d’autant plus capable de créer ce qui n’existe pas que je suis capable de vous faire croire en ce qui n’existe pas !

Y songeait-il, il avait été maire de longues années, un village central dans le Beaujolais, un bourg distingué lors des bonnes récoltes, un trou massivement comblé les autres années, la nature, il en savait quelque chose, le retour à la vie rurale, le bon sens paysan mais en nomade arpentant, l’expérience du terrain sous le bras, Eugène pratiquait la chasse le dimanche en province, chassait le petit gibier, sa façon toute personnelle de sentir la terre primitive, de la peloter, de la manipuler, cajoleuse et capricieuse comme une femme et les femmes, il les aimait zélées, souples et rieuses. Zabre, cet insecte précisément, le parasite coléoptère, la bête noire des céréales et pour son seul plaisir, Eugène Piéchut-Dion cita encore son savoir, puis se pencha, ouvrit le dernier tiroir de son bureau, meuble dont le journaliste ne manqua pas de noter le grincement, l’ampleur, les dorures et les bois précieux, pour en extraire un gros livre blanc mais salement esquinté.

Avec verve et goinfrerie, se calant au fond de son fauteuil, Eugène, le rire aux lèvres et les lèvres humides lut ses pages favorites, comme ceci, sans préambule, sans ménagement, coupant librement certains passages.

*

C’est le 03 mai 1938 qu’on inaugure la station de Clochemerle-les-Bains, qui s’est acquis depuis un si grand renom. Cette inauguration marque l’heure du triomphe pour quelques hommes qui ont préparé de loin cette journée, comme le docteur Suffock, Tonio Texas et le sénateur-ministre Barthélémy Piéchut. Ils représentent les puissances conjuguées de la médecine, de la finance et de la politique, dont l’alliance était ici nécessaire. Par droit d’antériorité, le petit docteur vient incontestablement en tête de ce trio d’animateurs. N’est-ce pas lui qui, le premier, a décelé la vertu de l’eau de régime et tout mis en œuvre pour secouer l’apathie sinon le mauvais vouloir d’une population de vignerons résolument hostile à la boisson fade et insipide ? Lui qui a lutté obstinément pour que l’eau, débaptisée de son appellation banale, donne naissance au thermalisme, mot impressionnant, qui ouvre sur l’avenir de vastes perspectives de santé comme d’enrichissement (…)

Le ministre Piéchut est venu de Paris avec deux de ses confrères du gouvernement, vieux habitués des banquets et des inaugurations, qui savent filer à la perfection le discours digestif (…) Il sait jouer d’une éloquence à relents de terroir pour toucher mieux que personne le cœur des vignerons du Beaujolais. Pas une cérémonie n’a lieu dans sa sphère d’influence sans qu’on se réclame de son patronage, nul n’oserait prétendre à l’importance qui ne soit préalablement agréée par le sénateur.

Pas un ouvrage régionaliste ne paraît sans une préface de lui. Enfin la protection de Piéchut décerne l’avancement, ce qui lui vaut d’être entouré d’une cour empressée. Même les ramasseurs de miettes se confondent en obséquiosité.

Ce jour-là encore, Piéchut réussit à tout coiffer (…) Il répond aux acclamations d’un geste large du dos de la main, adressé alternativement à droite et à gauche, en prenant soin de viser partout la plèbe, masse électorale dont la faveur l’a porté au pouvoir et pourrait, le cas échéant, l’en faire retomber. Il excelle à flatter les humbles afin qu’ils le proclament « notre Piéchut » à grands cris. Mais il n’a garde d’oublier qu’il fut d’abord serviteur à gages, qu’on pourrait lui rappeler d’avoir à le redevenir (…) D’amères bouffées lui reviennent encore de ce temps-là, celui des aplatissements et des rebuffades, des basses besognes de comité, tandis que les gros poussahs du crime exigeaient de lui un dévouement aveugle. Bouffées salutaires, à vrai dire : elles lui rappellent que la faveur populaire est changeante, qu’il ne faut s’endormir que d’un œil sur le sein de cette maîtresse qu’est l’opinion publique, faute de quoi on peut se réveiller cocu par caprice de la donzelle.

Vieux crocodile, Piéchut connaît trop les embûches du sérail pour s’enliser dans un imprudent optimisme. Certains veulent sa peau, comme lui-même a voulu celle de ses devanciers.

Il sait que, non moins que l’opinion publique, sont à surveiller de très près les « chers collègues » vachards, capables d’un bel assortiment de trahisons pour vous chiper la place. C’est incroyable ce que fait faire l’amour des places.

La tripe républicaine est parfois infectée de poison, et les grands spécialistes de la main sur le cœur peuvent se conduire en beaux salauds (…) Pourtant, lorsque les batailles de chiens de la profession et les servitudes d’antichambre lui en laissent le loisir, Piéchut pense volontiers à l’intérêt du pays.

Il est sincèrement patriote, étudie les dossiers, présente des remarques pertinentes dans les commissions, où il siège assidûment. Cette fête de l’inauguration, qui lui porte aux narines le parfum de popularité qu’il aime tant, le récompense du mal qu’il s’est donné pour arranger les affaires de l’Etat, sitôt après les siennes.

*

Battu, le journaliste n’y tint plus, il se leva, invoqua une envie pressante, souffla fortement pour ne pas jurer, déplorer le cliché ou renverser la chaise, lourde, si terne, revint pour boucler définitivement l’entrevue mais rien n’y fit. Ce vieux loup enchaînait les formules, les opportunismes, de l’instantanéité en toute circonstance, l’importance de l’impermanence, voilà il y était, être un permanent dans l’impermanence. De fait, il fallait surtout relire Clochemerle-les-Bains pour comprendre ce qu’étaient le civisme, le cynisme, le politique. Eugène, artiste de sa propre omniprésence, Eugène jouissait pleinement de sa stature, de ses paradoxes et de ses largesses. Finalement il n’en avait cure tant qu’elles s’accumulaient, autosuffisant sans être suffisant, l’homme refusait tout ce qui ne lui était pas nécessaire et acceptait tout le reste.

Guillemets à foison, il n’avait pas très bien saisi toute cette intrigue autour du cynisme politique, toute cette affaire d’opinions, de croyances, une histoire de lanternes aussi, de pieds nus, de chien selon le journaliste, lui le chien il l’aimait bien, il était propriétaire d’un braque français du nom de Syncope lequel Syncope lui avait bousillé l’avant-veille une chaussure rendant la paire impropre, avait éventré dans le salon la poubelle de la cuisine, broyé la télécommande, attrapé sur le plan de travail les cinq-cents grammes de brioche pur beurre, jeûné le lendemain puis, le matin même, avait hurlé à la mort en pissant sur le tapis, là son trésor d’artefacts. Hautes en couleurs, des anecdotes canines et d’autres il en avait plein sa besace, son chien à son image, il se moquait allègrement des convenances en privé.

Il fallait pour l’heure clore cet article et vite.

Je vote ?

Kidnappage, Eugène Piéchut-Dion ne se projetait pas, il suivait ses pistes, selon lui voter signifiait avancer en territoire miné, un territoire de concessions, voter c’était d’abord voter dans son village, occasion d’organiser une bonne partie de chasse suivie d’un bon gueuleton. L’amour des petits temples, des kiosques, des isoloirs, il votait pour cela, faire un vœu comme un gosse la nuit à la belle étoile, son petit papier vierge introduit dans le tronc, ni vu ni connu, son plus grand plaisir et le modèle de sa libre contestation, ou consternation, point d’abstinence ou d’abstention, il mélangeait les deux termes.

Mais à quoi bon.

Non décidément mon pauvre ami, et avant que vous ne poussiez cette porte, sachez une chose et entre nous, sachez que je n’ai jamais été dupe des séductions du suffrage, sachez que je suis blanc comme neige et blanchi pour longtemps. Ouvertement j’ai toujours voté blanc, que je me présente ou non, là mon ascétisme le plus vertueux. Premier tour comme au second, les européennes, les municipales, les présidentielles, aux assemblées générales, le même petit papier blanc pour toutes, toutes dans le tronc commun universel.

Quoique. Rares sont celles qui survivront aux discours, les vertus vénérables, on ne retiendra d’elles que la fonction et l’utile.

Soit.

Travaillant au mieux, le journaliste concluait ainsi son article, trop ou pas assez, sa conclusion serait celle-ci, restait juste à déterminer le point de chute.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 

(1) Terme emprunté à Màrius SERRA (1963), Verbàlia, 2000, 2002, 2010.

 

 

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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.