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Sélection du Prix littéraire de la vocation 2019 (par Sylvie Ferrando)

Ecrit par Sylvie Ferrando 06.09.19 dans La Une Livres, Les Livres

Sélection du Prix littéraire de la vocation 2019 (par Sylvie Ferrando)

Jiazoku, Maëlle Lefèvre, Albin Michel, janvier 2019, 352 pages, 20 €

Deux pôles : Tokyo et son tristement célèbre quartier des yakusas (voyous), et Shanghai. Deux personnages : Kei, l’enfant japonais qui devait devenir chinois, et Fen, la jeune fille de Shanghai originaire, sans le savoir, du Japon. Tous deux sont nés de la même mère porteuse, tous deux sont amenés à se rencontrer. L’auteure retrace peu à peu leur parcours : celui de Kei croise ceux de Guan Yin, à la fois mère porteuse et déesse de la fécondité, du proxénète et père putatif Daisuke, de Bo la prostituée, du délinquant Narumi et de la junkie An, son autre sœur biologique. Celui de Fen rejoint le destin de riches collégiens ou celui de sa tante, la cheffe d’entreprise Meili. Quels liens peuvent unir les trois enfants d’une mère porteuse, dont les destinées livrées à elles-mêmes sont bien différentes ? Les hasards et nécessités croisés de la famile sont exprimés par le mot-valise du titre du roman, jiazoku, formé de jia en chinois et de kazoku en japonais, qui signifie famille. Ce roman d’une toute jeune auteure de dix-neuf ans, qui prend place de 2016 à 2035, et dont les jeunes héros sont à peine un peu plus âgés qu’elle en fin d’ouvrage, est un roman d’anticipation en matière de droit de la société et de la famille. Tendresse infinie et violence extrême s’y font jour, témoignant d’une justesse de ton romanesque.

(Maëlle Lefèvre a 19 ans. Jiazoku est son premier roman, écrit à 17 ans).

 

Comme la chienneLouise Chennevière, P.O.L, avril 2019, 256 pages, 18,90 €

Louise Chennevière livre un roman des émois, réels ou fantasmés, d’une jeune fille face à son corps : anorexique ? narcissique ? violée ? forcée ? bisexuelle ? humiliée ? torturée ? hédoniste ? meurtrière ? matricide ? Un roman qui explore la part animale de la femme, de la chair, des odeurs et des humeurs, des replis, des formes, des toisons, des antres et des cachettes. Un corps qui séduit, un corps qui jouit, mais aussi un corps qui flanche. Ce sont des histoires de filles, de chattes, de chiennes, de salopes, de rimmel, de piercings, de rouge à lèvres et de minijupes. Le ton est celui de l’introspection lucide et du pouvoir de l’imagination. « Who runs the world ? Girls… ». Au dos de la couverture blanche, sobre et lisse, à papier bouffant, figure une quatrième de couverture ambiguë et énigmatique, comme P.O.L les aime : « Tu te tais. Depuis trop longtemps tu te tais. Dans la cohue des villes, dans le bruissement des siècles, dans ta petite chambre, tu te tiens en silence. Alors que tu voudrais simplement : avoir le courage de dire les choses, telles ». En effet, ce roman est aussi un roman qui explore le langage fictionnel romanesque. Il y a comme un trouble, un malaise de l’identité narrative, marqué dès les premières pages par une double énonciation en je et tu (quand la narratrice n’assume plus le je) : « dire je serait déjà mentir » ; « Mais qui es-tu ? Et as-tu le droit de parler, toi, en ton nom ? ». Au fil des pages, le je-tu devient elle, exprimant une plus grande distance entre l’auteure et son personnage, une plus grande narrativité. L’histoire devient une histoire de mère et de fille, une histoire de femme dominée par l’homme. A la fois monstre, déesse, mère et catin, telle est la femme aux multiples discours, aux multiples désirs, concentrant en son sein tous les âges et toutes les expériences.

(Louise Chennevière a 26 ans. Elle vit à Paris. Comme la chienne est son premier roman).

 

La photographeDiane Château Alaberdina, Gallimard, mars 2019, 160 pages, 16 €

Ce roman est l’histoire d’une lente descente aux enfers d’une femme nommée Taisiya, une Russe immigrée en France, mariée à Samuel. Il s’agit des retrouvailles entre deux familles qui se sont connues à Saint-Pétersbourg avant la chute du régime soviétique, quand la narratrice et son frère étaient enfants. Devenue photographe en région parisienne, Ludmilla rencontre par hasard Agafonova, écrivaine naguère reconnue en Russie, autour de laquelle gravitait la diaspora slave de l’Archipel Café, qu’elle admirait beaucoup, et mère de la jeune Taisiya. Une relation ambiguë s’établit entre Ludmilla et Taisiya, lorsque cette dernière lui demande de la photographier, nue, avec son mari Samuel. Ludmilla et son compagnon Milo vivent alors un amour charnel et esthétique par procuration. Mais Taisiya est fragile. Des scènes passées exprimées au plus-que-parfait et des scènes présentes narrées au passé s’entremêlent, avec un effet de floutage, d’estompage artistique. Ce roman teinté de mélancolie russophile porte aussi en lui un message politique : peut-on survivre à la fin des blocs de l’Est et trouver ou retrouver une existence sereine une fois passé.e à l’Ouest ?

(Française d’origine russe-tatare, Diane Château Alaberdina a 25 ans. La photographe est son premier roman).

 

K.O.Hector Mathis, Buchet Chastel, août 2018, 208 pages, 15 €

On dirait du Céline. Les phrases sont courtes, hachées, souvent averbales et cloturées par un point d’exclamation ou des points de suspension. Le vocabulaire est relaché et certains mots présentent les particularités du langage parlé (apocopes, aphérèses, abréviations…). « Mes affaires… Mes petits papiers… Oh là là… Z’ont disparu pour toujours… Envolés ‘vec les courants d’air. Et ma toux ! Cette vilaine toux qu’en finit plus ! Euch ! Euch ! C’est une très mauvaise toux ça ! Je la traîne à cause de l’humidité de leur foutue saleté de bicoque ». Qui parle ? Le narrateur, Sitam, est un jeune homme désargenté, qui habite, avec d’autres compagnons de galère, dont « la môme » Capu, Archibald, Benji, Lariol ou le p’tit Max, dans des logements de fortune. Le discours est continu, monologue intérieur entrecoupé de dialogues avec les personnages rencontrés au cours d’une longue déambulation dans les rues de Paris ou à Amsterdam, autant que dans l’esprit de Sitam. Le narrateur aime les mots et écrit un roman. On trouve une description amusante de son activité dans une imprimerie. En outre, il est amoureux. « C’était une scientifique, la môme, elle conservait toujours une longueur d’avance sur moi, parce qu’elle lui restituait sa véritable beauté, au monde, elle ne le culbutait pas jusqu’à la poésie ». Et puis c’est la chute dans la maladie, une « maladie inflammatoire chronique » qui met Sitam K.O. Proche du gouffre, il écrit. « Si on ne permet pas la légèreté, on n’a rien à faire avec la littérature ».

(Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Ecrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de 22 ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture).

 

Après la fêteLola Nicolle, Editions Les Escales, août 2019, 160 pages, 17,90 €

Après la fête est l’histoire de jeunes gens qui basculent du monde des étudiants dans le monde des jeunes professionnels, et de l’impact que ce changement a sur leurs vies sociales et amoureuses. Conserver le sens de la fête, tel pourrait être le slogan de ce roman, scandé au fil des chapitres par des paroles de rappers qui forment comme un leitmotiv, un ancrage générationnel et un rappel de la cité de la banlieue parisienne d’où est issu Antoine. Antoine et Raphaëlle forment un couple heureux et festif. Ils habitent dans le 18e arrondissement de Paris, à Château Rouge, entourés d’une bande d’amis. « Tomber-amoureux, verbe du premier groupe : Avoir la sensation que la conversation avec une autre personne est illimitée, et souhaiter que la discussion, sans cesse, se poursuive. Apprécier les silences, les chérir ». Tous deux font des études qui les destinent à travailler dans le micricosme parisien de l’édition de livres, mais leur posture face au travail diffère : Raphaëlle aborde la recherche du premier emploi avec confiance et une certaine impression de légitimité, tandis qu’Antoine doute, verse dans la déprime et s’adresse aux employeurs comme si sa vie dépendait de leur décision. « Le mal, c’est le rythme des autres. On marchait à contretemps, et jamais nous ne réussîmes tout à fait à revenir dans le même fuseau horaire ». Ce récit d’une jeune adulte qui grandit, des soirées et week-ends amicaux de la jeunesse qui se raréfient avec les responsabilités professionnelles, mais aussi cette histoire d’un décalage de classe sociale et d’un amour qui meurt et qu’on voudrait retenir est écrit sur un ton poétique et – déjà, par touches – nostalgique et élégiaque.

(Née en 1992, Lola Nicolle est éditrice. Elle a écrit un recueil de poésie Nous oiseaux de passage(Blancs Volants, 2017) et a participé à l’ouvrage collectif Les Passagers du RER (Les Arènes, 2019). Elle vit à Paris et signe avec Après la fête son premier roman).

 

Le Fou de HindBertille Dutheil, Belfond, août 2018, 398 pages, 18 €

Bertille Dutheil nous livre un premier roman polyphonique, à plusieurs voix narratives, une par chapitre. Cette construction très rigoureuse met au jour un secret de famille vers le dévoilement duquel on chemine peu à peu. A l’enquête de Lydia répondent les récits de souvenirs de jeunesse de Mohammed, d’Ali, de Luna, de Marqus, de Sakina et les lettres de Mohsin. « Mais en fait on ne décide jamais d’en avoir fini avec le passé. C’est le passé qui décide quand on en a fini avec lui ». On se laisse prendre par ces morceaux du puzzle qui s’imbriquent peu à peu, par ces bribes d’une histoire de quatre familles algériennes ou libanaises du Créteil des années 1970-80, portant par leurs témoignages croisés un regard en spirale sur la diégèse. Hind, la disparue, se révèle par un portrait en creux. L’intrigue intrigue le lecteur. « En réalité, l’histoire ne meurt jamais. Seuls ses protagonistes disparaissent ». Il y a du merveilleux dans ce roman : des réminiscences des Mille et une Nuits, des archétypes de contes universels, comme ce « Château », vaste maison communautaire qui fonctionne comme un phalanstère ou un kibboutz, ou encore le personnage de Sakina la guérisseuse ou la sorcière. On y trouve également un tableau riche et expresssif de la vie de familles immigrées en France, capté par l’œil d’une sociologue émue. Pourtant, au terme de la quête, et bien que certains pans du mystère de la disparition de Hind restent dans l’ombre, ce qui, une fois le roman refermé, demeure de la fiction de Bertille Dutheil est un hymne à l’amour, à l’amour fraternel, à l’amour érotique, à l’amour parental et à l’amour filial.

(Bertille Dutheil est née en 1991 et vit à Paris. Etudiante en histoire, elle a vécu à Beyrouth pour les besoins de ses recherches. Le Fou de Hind est son premier roman).

 

Sylvie Ferrando

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française, littérature anglo-saxonne, littérature étrangère

Genres : romans, romans noirs, nouvelles, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Grasset, Actes Sud, Rivages, Minuit, Albin Michel, Seuil

Après avoir travaillé une dizaine d'années dans l'édition de livres, Sylvie Ferrando a enseigné de la maternelle à l'université et a été responsable de formation pour les concours enseignants de lettres au CNED. Elle est aujourd'hui professeur de lettres au collège.

Passionnée de fiction, elle écrit des nouvelles et des romans, qu'elle publie depuis 2011.

Depuis 2015, elle est rédactrice à La Cause littéraire et, depuis 2016, membre du comité de lecture de la revue.

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