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Sa seule épouse, Peace Adzo Medie (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh 15.12.23 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Critiques, Roman, Editions de l'Aube

Sa seule épouse, Peace Adzo Medie, Éditions de l’Aube, août 2023, trad. anglais (Ghana), Benoîte Dauvergne, 296 pages, 22 €

Edition: Editions de l'Aube

Sa seule épouse, Peace Adzo Medie (par Théo Ananissoh)

 

Afi et Elikem sont mariés par leurs deux familles aux toutes premières pages du roman… en l’absence d’Elikem (le marié). Les jeunes époux ne se verront qu’à la page 78 ; et leur tout premier baiser (réciproquement vrai et sensuel) n’aura lieu qu’à la page 127 (sur 296 pages donc). Entre ces différentes étapes, pour le dire ainsi, il s’écoule à peu près trois mois. Et pourtant, malgré ce commencement tout à fait inhabituel et même insolite, c’est d’un conte de fées prenant et passionnant qu’il s’agit ici pour le lecteur.

« Eli arriva à treize heures trente-six. Si je m’en souviens avec autant de précision, c’est que mes yeux étaient fixés sur l’horloge de mon portable lorsque la sonnette retentit. Je sursautai et laissai tomber l’appareil ; je n’avais pas entendu l’ascenseur s’arrêter ni s’ouvrir à notre étage. Ma mère sortit précipitamment de la salle de bains et articula “Vas-y !” tout en pointant la porte du doigt. J’hésitai, tenant bêtement à récupérer mon portable sous la chaise avant d’aller ouvrir. (…) Je me levai et lissai ma robe sur mes hanches. Mes aisselles étaient humides ».

Sa seule épouse est un roman essentiellement construit avec les bons matériaux : des personnages solides et réussis. Ce sont eux et leur caractère respectif bien trempé qui justifient le récit et son évolution. Afi est une jeune femme orpheline de père qui vit très modestement avec sa mère dans une petite ville à l’est du Ghana où elle est couturière. Sa mère est une des nombreuses employées de Tantine Ganyo, puissante et riche femme d’affaires généreuse mais qui, en vérité, « donne d’une main et dirige de l’autre ». Tantine Ganyo a quatre enfants adultes – trois garçons et une fille – qui ont fait de bonnes études et réussissent plus que bien dans la vie. Des gens riches qui reçoivent la visite de la Première dame du pays aux anniversaires fastueux qu’ils organisent dans leurs maisons cossues. Dans cette famille Ganyo (le père est décédé), les petites amies des garçons comprennent vite et désagréablement que c’est Tantine qui choisit l’épouse de chacun de ses fils. Le couac survient avec Elikem, le plus jeune des garçons – pourtant le préféré et en vérité le plus élégant de caractère. Le mari parfait. Envoyé au Libéria pour y diriger les affaires de la famille, Eli rencontre une femme de ce pays et emménage avec elle avant même que sa maman ne l’apprenne. Amour, sans doute, mais peut-être aussi une sourde rébellion que cet homme poli, courtois et professionnellement dynamique n’assume pas consciemment. L’hostilité résolue de Tantine contre cette femme du Libéria (hostilité que partagent prudemment les frères et sœur d’Eli) s’explique moins par le fait qu’elle est une étrangère que par son refus catégorique de faire le moindre effort pour plaire à sa belle-mère – c’est-à-dire de se soumettre aux lois familiales de celle-ci. Pour évincer l’intruse, Tantine Ganyo a l’idée de marier selon la coutume locale son fils à la fille unique et pauvre d’une de ses employées qui lui doit tout. Le nœud du roman est la confrontation de trois caractères – Tantine qui souffre pourtant de problèmes cardiaques, Afi la jeune mariée qui se révèle à elle-même dans une épreuve à laquelle elle a consenti parce qu’on lui avait promis que l’autre femme s’en irait et Elikem, l’homme loyal malgré tout qui est pris entre deux femmes résolues à être sa seule et unique épouse. La romancière, admirablement, ne cède à aucune facilité dans la construction de son récit, ne charge aucun des personnages de tous les torts afin de trancher moralement une situation bien coriace ; au point que le lecteur est lui-même partagé quant à l’issue finale. Aucun des personnages ne perdra vraiment la face. Peace Adzo Medie a écrit un premier roman magistral, riche en portraits et en subtiles descriptions sociologiques.

« Je m’étais souvent demandé comment je réagirais quand je rencontrerais cette femme. Les scénarios variaient selon mon humeur. Je la giflais puis tournais les talons sans un mot. Je lui passais un savon et l’abandonnais en pleurs, implorant mon pardon. Je la traitais de perverse et de briseuse de ménage. Je lançais un puissant youyou en public afin que la foule se joigne à moi pour l’humilier tandis qu’elle se recroquevillait sur le sol. Je la punissais pour m’avoir causé tout ce chagrin et privée de sommeil ».

 

Théo Ananissoh

 

Peace Adzo Medie est une universitaire et auteure ghanéenne née en 1981. Sa seule épouse est son premier roman traduit en plusieurs langues.



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A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009