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Robert Longo : la beauté du désastre

Ecrit par Yasmina Mahdi 18.10.14 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Robert Longo : la beauté du désastre

 

Vers quel horizon invisible flotte ce regard vide ; quel rêve ou quelle pensée hante ce front somnolent ? De quoi parlerait cette bouche ainsi cachetée ? De résurrection ou de néant ?, Théophile Gautier, Articles et chroniques (Salon de 1849)

 

Solitude urbaine

Nous avons choisi, à cause de notre période troublée et de l’acuité des artistes à se rendre maîtres de ces sujets, d’écrire une courte étude et d’aborder l’œuvre originale de Robert Longo. En effet, ce plasticien américain, né à Brooklyn le 7 janvier 1953, prélève des images de l’environnement d’un monde qui s’écroule, se délite, d’où l’individu est spolié, rendu maillon d’une chaîne d’objets de consommation courante.

Dès ses débuts, Robert Longo construit la vision tragique d’une terre en implosion, d’une planète sous la menace imminente d’une désintégration nucléaire – la fin de l’Occident ? En cela, Longo prolonge les considérations esthétiques d’Andy Warhol (1928-1987), en choisissant comme matériel de base des images d’une actualité banale, des clichés d’une Amérique en proie aux accidents, aux émeutes, dans l’indifférence généralisée – nous songeons notamment aux panneaux Ambulance Disaster, de 1963 (3,15 m sur 2,63 m) et Blue Electric Chair, de 1963 (2,67 m sur 4,10 m).

Le noir de charbon que Robert Longo emploie majoritairement, qu’il propulse en masse, rend les signes inquiétants, figés sous la décharge d’une encre sombre. Une beauté dramatique – la beauté du désastre – se dégage des scènes souvent circonscrites dans un angle court, à 45 degrés, terriblement agrandies, tels des clichés photographiques ou des rushes retravaillés. Le détail devient un sujet et prime – la bribe de mots constituant le récit. De l’achevé dans l’inachevé.

L’artiste, dans une certaine approche du vérisme, décrit la violence des grands agglomérats urbains, violence dont les hommes d’aujourd’hui incorporent les dérivés : l’instabilité et l’urgence. Robert Longo se montre ainsi témoin de l’actualité explosive de l’univers, tout en maîtrisant la forme classique du langage plastique. La beauté se mêle au chaos et à la brutalité, dans la chorégraphie des corps pris dans le blanc laiteux de l’espace, les paysages éclairés par une constellation stellaire.

 

La beauté dramatique

Longo utilise les outils de base, le graphite, le fusain, pour réaliser une de ses séries très connues, Men in the cities de 1979-1999, aux formats importants (2,45 m sur plus de 1,50 m). Des femmes et des hommes se ressemblant, de même taille, habillés de vêtements aux strictes coupes identiques – pantalons, vestes, robes, jupes et chaussures noires, chemises blanches –, se contorsionnent dans le vide. Peut-être s’agit-il de clergymen protestants à la mise sobre et sévère, de femmes chefs d’entreprise aux talons d’acier, élégantes mais sans fioriture, ou bien de rockers de la cold wave(littéralement « vague de froid ») de la musique froide suburbaine, musique qui résonne comme une usine industrielle du XXIème siècle ?

Ces personnages qui semblent refléter des substituts du pouvoir, solitaires, se détournent de notre regard, cachent leur visage derrière leur bras ou renversent leur tête en arrière. Atteints de crises d’apoplexie, de malaise, peut-être emportés par une déflagration soudaine, n’ayant plus de prise sur leur centre de gravité. Chavirant dans un décor sans tain, tels les reflets de nos existences propres, désacralisées, vouées à la disparition, happées par des années de labeur anonyme. Ces êtres inconnus lévitent, yeux fermés, pendant que les villes s’écroulent, les buildings gisent en gravas où s’accumulent des carcasses de fer, de béton, de véhicules encastrés – de façon prémonitoire au 11 septembre… (Voire Combines and Objects ghots de 1982-1988).

Les drapeaux sont en berne, comme l’indique cette monumentale sculpture de bronze de 1990 de 2,97 m, sculpture de la bannière étoilée calcinée, pendant que de terrifiants nuages atomiques recouvrent l’atmosphère, les éléments. The sickness of reason (1997-2008) regroupe cet extraordinaire ensemble de dessins sur le thème de l’explosion avec tantôt, une barrière de nuages cotonneux, un glacier en fonte, des fumées érectiles émanant du lancement d’une fusée, un volcan en irruption. Ces événements stupéfiants altèrent l’espace entier comme une puissance étrangère à l’homme qui le mine de l’intérieur. Le cri primal de l’artiste fait rejaillir la menace sinistre de l’apocalypse mais également le rend prêcheur d’une foi vivante, incarnée dans la grâce de traits juvéniles, au sein d’un groupe de croyants réunis dans la nef d’une cathédrale ; puis dans l’écume d’une vague fabuleuse d’où toute vie peut être balayée mais renaître comme à l’aube des temps, dans l’incommencement.

Ainsi, le visage parfait des enfants endormis, tels des anges renaissant dans les limbes, putti de science-fiction – la tradition orphique des revenants –, le traité des ondulations marbrées de l’océan – un rappel de la célèbre vague d’Hokusaï (1760-1849). Ainsi, l’hommage induit aux maîtres du paysage avec la puissance abyssale des cieux. Mais aussi le bronze, la fonte de cire sur acier pour les 13 croix blanches de 3,75 m sur 2,03 m, croix de cimetière de militaires sans nom, d’une beauté morbide, mystique, qui transforme le champ visuel en souvenir funéraire, en monument. Enfin, l’artiste nous livre toute une production plastique d’images, de rêveries terrestres et extraterrestres à la lisière d’une portée métaphysique, d’où un espoir, une possibilité pour sortir de cette cruelle solitude, et de la peur qu’elle devienne irréversible.

 

La vague froide

C’est que peut-être, il y a une nouvelle ère glaciaire qui arrive.

(A new Ice Age coming in) by Siouxsie and the Banshees.

Cette « vague froide » qui a inspiré une génération, sa mouvance et ses modes de comportements, submerge le vivant, lappe les décombres des cités d’où l’on ne peut désormais plus s’échapper. DansWindows at Nights (2009, 1,52 m par 3,48 m), par exemple, les ouvertures se restreignent de façon oppressive, renforçant l’image d’outils de surveillance ou simplement de figures géométriques, plus que celle de la fonction de fenêtres sur le monde, symbole de l’éveil de l’individu savant. Des individus invisibles se tapissent derrière des hublots d’acier, dans cette impressionnante architecture glacée dans laquelle ne subsistent de la ville que des façades de nuit telles des vitres de train.

Les représentations de ciels constellés de R. Longo se peuplent de cumulus envahissants, rappelant les monstres de sabbats nocturnes de Goya (d’ailleurs hommage direct en référence au peintre espagnol avec le nuage atomique Mike Test, Head of Goya, daté de 2003). Les cieux tourmentés traités au fusain apparaissent comme des compositions appartenant à un ténébrisme romantique, dans la ligne directe de Victor Hugo.

Des planètes, Saturne, Neptune and Triton, des sphères dans le noir sidéral nommées de manière oxymorique Hot Sun stagnent, plein cadre, dans la stratosphère, leur matière en ébullition. Ces apparitions féeriques, irradiées en leur contour par une nébuleuse, constituent l’imagerie la plus poétique de l’exploration spatiale, de l’infini.

Quelque chose d’éternellement beau émerge à travers ces cœurs de roses épanouies, ce labyrinthe de pétales aux volutes fragiles, peut-être fleurs mises sous globe, embaumées, cadeaux d’amour au prénom tendre d’Ophelia, encore macarons rouge sang éclos sur toute la surface (Ophelia 4, 13, 14, de 2005-2006).

Oui, beauté il y a dans les œuvres de Robert Longo. Splendeur même, avec la prééminence de l’existence de la nature, comme berceau originel, de sa force inégalée, participant à l’engendrement de la première forme de vie. Et au désir.

Oui, il y a également terreur, macabre, à cause de pans entiers de l’humanité qui s’écroulent, de la destruction (prochaine ?) de la planète, sans doute par les tsunamis, les cyclones ou encore pire, par les humains…

 

L’ère du bombardement

Une cosmographie énigmatique enveloppe de sa lueur phosphorescente des fragments d’images hétéroclites et de paysages déserts où naviguent des rêveurs, des musiciens, où une multitude cachée est survolée par des avions et des missiles de guerre. Les objets les plus triviaux sont ainsi élevés au rang de vestiges à l’antique, tels ces spécimens d’armes à feu, fétiches de héros de films d’espionnage, policier, de westerns, aux noms percutants de 357 Magnum-Long Barrell9 mm Colt 45, etc. Ceci est le fruit d’une longue tradition reportant l’objet du quotidien pour l’élever au rang d’œuvre d’art, depuis l’invention du cubisme et du pop’art. Finalement, toute la construction de la société américaine (et une partie de son idéologie) se trouve là, dans une sublimation théâtralisée jusqu’à l’étendue du désastre du World Trade Center, comme des photomontages prélevés d’un film d’action.

L’afflux de vie des plans rapprochés de Beginning of a world de 2006-2008 où des visages gigantesques lévitent vers nous, cohabite avec l’ampleur de la menace apocalyptique – tantôt l’ère du bombardement, tantôt la manifestation d’une iconographie de notre humanité tremblante. Robert Longo poursuivra sa thématique avec la conception d’un monde livré à des incendiaires, pris entre disparition et réflexion à l’instar d’une pièce de verre difractant le réel, avec des études comme Study for Bombing Baghdad de 2007.

Nous terminerons en comparant le fond et les idées de Longo à ceux de deux auteurs de renom. D’abord, avec les vues du britannique Anthony Mccall, né en 1946, qui filme de façon expérimentale l’apparition de cônes de lumières froides, de feux grégeois et de flammes sur l’herbe, dans un monde mis à nu, déserté, plongé dans un abysse quasi-sidéral, la dérive de la lumière dans le trou noir. Ensuite, avec la dernière scène de l’explosion du film de Michelangelo Antonioni, Zabriski Point, sorti en 1970, qui conclut sur la violence d’une explosion rêvée – celle de la désintégration de tout un système (capitaliste et américain), où les rapports entre l’image et le plan se déconstruisent, éclatent. Donc, détonations, chocs, ruptures mais aussi transports que seul l’art rend possibles, et ose (1).

 

Yasmina Mahdi

 

(1) Les dimensions et les noms des tableaux sont issus de Robert Longo, Skira, Flammarion, 2009. Notons également que R. Longo est l'auteur du film Johnny Mnemonic, sorti en 1995.

 

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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.