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Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Simone Weil (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 08.02.21 dans La Une Livres, Payot, Critiques, Les Livres, Essais

Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, octobre 2020, 192 pages, 8 €

Ecrivain(s): Simone Weil Edition: Payot

Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Simone Weil (par Gilles Banderier)

Ces Réflexions (qu’on pouvait déjà lire dans le volume de la Collection Quarto, chez Gallimard), composées en 1934, sont une œuvre de jeunesse de Simone Weil, alors âgée de 25 ans. Mais, doit-on aussitôt se demander, qu’est-ce qui n’est pas œuvre de jeunesse parmi les livres écrits par cette femme qui mourut à 34 ans (la remarque vaudrait également pour Mozart ou Rimbaud) ? L’ouvrage ne possède pas le caractère systématique d’un traité sur une question donnée. Il s’agit plutôt d’un essai, au sens étymologique du mot, d’un exagium, pesant les termes d’une question dans les plateaux de la balance.

En 1934, Boris Souvarine, un des fondateurs du Parti communiste français, avait demandé à la jeune femme un article pour sa revue de Critique sociale. Simone travailla tout au long de l’année et il en résulta un manuscrit de 120 pages, évidemment impubliable sous forme d’article et qui ne parut qu’en 1955. Une grande partie de ce livre est marquée au coin de cet irréalisme pesant et paradoxal, car Simone Weil connaissait le monde du travail dans ce qu’il a de plus désagréable et de plus aliénant. Elle n’était pas dans la situation d’une de ces personnalités de gauche dissertant sur la classe ouvrière depuis un appartement des beaux quartiers. On pourrait croire que l’usine l’avait guérie des constructions idéales et par trop théoriques. C’est exactement le contraire qui se produisit.

Dès lors, valait-il la peine d’extraire ces Réflexions, pensées et écrites contre Marx, du recueil Quarto et de les publier de façon autonome (soit dit en passant, on ne sait par quel procédé technique le texte a été mis en page, mais il est consternant qu’aucun relecteur n’ait vu que le « Spin-off » des pages 13 et 101 n’est autre que Spinoza) ? Doit-on les envisager comme un document « archéologique », porteur d’une pensée intéressante pour qui étudie Simone Weil, ou conservent-elles une pertinence, près d’un siècle après avoir été rédigées ? Le texte profus contient quelques pépites qu’il faut se donner la peine de chercher. Weil se montre étonnamment critique pour son époque envers le marxisme et l’anarchisme, qu’elle prend pour ce qu’ils sont : des utopies, en tant que telles génératrices de violence. Parmi les premiers, elle entrevit l’échec piteux du communisme soviétique, incapable de parvenir à ses fins, sinon dans un avenir tellement lointain qu’il en devient chimérique. La technique n’a pas davantage tenu ses promesses, en supposant qu’elle en ait formulé, et elle est devenue un facteur supplémentaire d’asservissement. Seul le capitalisme, qui n’a rien promis à personne, paraît insubmersible, malgré ses crises successives, qui lui semblent consubstantielles et dont aucune ne parvient à l’affaiblir définitivement. C’est surtout parmi les dernières pages du livre que les intuitions fécondes se font les plus nombreuses, lorsque Weil évoque le rôle de la consommation et de la spéculation au détriment de l’épargne et de la production, le crédit auquel on a lâché la bride, l’inutilité de la plupart des produits mis sur le marché (comment lui donner tort ?), le rôle de plus en plus envahissant de l’État. Mais tous ces constats, si justes soient-ils, ne conduisent pas à un programme de réforme concret et, relativement aux organisations susceptibles de changer les choses, Weil fait preuve d’une lucidité désespérante :

« Toutes les fois que les opprimés ont voulu constituer des groupements capables d’exercer une influence réelle, ces groupements, qu’ils aient eu nom partis ou syndicats, ont intégralement reproduit dans leur sein toutes les tares du régime qu’ils prétendaient réformer ou abattre, à savoir l’organisation bureaucratique, le renversement du rapport entre les moyens et les fins, le mépris de l’individu, la séparation entre la pensée et l’action, le caractère machinal de la pensée elle-même, l’utilisation de l’abêtissement et du mensonge comme moyens de propagande » (p.180-181).

Elle ajoute : « Quand se produira la cassure après laquelle il pourra être question de chercher à construire quelque chose de nouveau ? C’est peut-être une affaire de quelques dizaines d’années, peut-être aussi de siècles ».

Et si c’était maintenant ?

 

Gilles Banderier

 

La vie et l’œuvre de Simone Weil (1909-1943) révèlent son mysticisme chrétien et son ardente recherche de la justice sociale.

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A propos de l'écrivain

Simone Weil

 

Simone Adolphine Weil est une philosophe, humaniste, écrivain et militante politique française, sœur cadette du mathématicien André Weil, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943.

Personnalité complexe, elle est la seule philosophe à avoir vécu dans sa chair « la condition ouvrière », juive elle adhère à l'anarcho-syndicalisme et se convertit à l'amour du Christ. À bout de forces, refusant de se nourrir, elle meurt dans un sanatorium anglais en août 1943.

Bien qu'elle n'ait jamais adhéré explicitement par le baptême au catholicisme malgré une profonde vie spirituelleNote 1, elle est reconnue et se considérait comme une mystique chrétienne. Elle est également une brillante helléniste, commentatrice de Platon et des grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, mais aussi des écritures sacrées hindoues. Ses écrits, où la raison se mêle aux intuitions religieuses et aux éléments scientifiques et politiques, malgré leur caractère apparemment disparate, forment un tout d'une grande unité et cohérent. Le fil directeur de cette pensée, que caractérise un constant approfondissement, sans changement de direction ni reniement, est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, philosophiquement reconnue comme une et universelle5, et qu'elle a définie comme le besoin de l'âme humaine le plus sacré.

 

A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).