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Radicelles, Murièle Modély (par Cathy Garcia)

Ecrit par Cathy Garcia 17.06.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie, Tarmac Editions

Radicelles, février 2019, photographies couleurs Vincent Motard-Avargues, préface Dominique Boudou, 40 pages, 18 €

Ecrivain(s): Murièle Modély Edition: Tarmac Editions

Radicelles, Murièle Modély (par Cathy Garcia)

 

Murièle Modély a trop de talent pour être éditée, je ne me l’explique pas autrement, aussi quand enfin un de ses recueils voit le jour sur papier, c’est vraiment une grande joie que de tenir l’objet où l’écriture devient matière. Et pour une écriture aussi dense, un bel écrin s’impose. Après la Revue Nouveaux Délits qui avait publié Feu de tout bois, premier opus de sa Collection Délits buissonniers, c’est de nouveau un revuiste qui tend la main à la talentueuse poète : Jean-Claude Goiri qui publie la Revue FPM et a créé aussi les éditions Tarmac.

Radicelles est un duo, un vis-à-vis où la voix de la poète vient se frotter aux photographies couleurs de Vincent Motard-Avargues tandis que ces dernières entrent en résonance avec cette langue organique et accrocheuse.

On retrouve dans ce recueil, une thématique qui est précieuse à Murièle Modély, quasi obsessionnelle : l’île laissée derrière où sont plantées bien profond des racines lourdes de sang.

« Il te semble entendre encore

dans le sifflement du vent la déchirure de ton écorce »

 

L’île, sa langue, son histoire, ses chaînes, sa douleur, ses débordements…

« parl franssé ti fille/parl françé/parl franssais

ou la bo ékri com ou veu

tout’zafér la lé roug’, i rempli out tét

tout’marmaille la lé roug’

kan zot i aval, kan ou aval

la mor la mer ek zot doulér »

 

Français, créole, créole, français, les langues emmaillées tissent cette toile qui semble vouée à se défaire encore et encore

« on te dit choisis

choisis ton camp, ta frontière, ton pays

raye tout le reste, choisis

pas de place pour à moitié, à demi, choisis

gratte, arrache, la chair, la peau

il ne restera plus qu’un peu de rouille sur la photo »

 

Le poème devient la seule embouchure par où peut s’écouler le bruyant silence imposé, poème, corps, peau, papier

« tu n’en finis pas de danser

sur la table

de jouer du charbon

de noircir

écrire, ékrir

(…)

et des flots de salive qui ramènent dans la montée

du poème

ek in pé do sel sur la langue, le soleil »

 

Nostalgie d’un temps ensoleillé donc où tout coulait de source, sans déchirure :

« quand tu étais enfant, le bonheur était simple

il tenait dans le creux de tes paumes

s’écoulait jusqu’à tes dents de lait

le bonheur mordait tes boucles

mangeait ton cerveau nu

puis tu as grandi : tes dents sont tombées

la sagesse a poussé comme un buis

a figé son basalte dans ton verre

a fait taire le volcan et ta lave en fusion »

 

La mémoire cependant est un creuset où plusieurs générations laissent leurs traces, même infimes, même invisibles, elles demeurent

« tu ne te souviens pas du mythe initial

qui te raconte

combien grinçaient les chaînes dans l’air pesant du soir

combien le ciel, la terre et la mer étaient noirs

(…)

la sueur mangeait leurs yeux

la moiteur dévorait leur langue

ils n’avaient pas d’histoires »

 

Le poème vient colmater les abîmes, combattre l’oubli. Et nous lecteurs, gardons en refermant le livre comme la sensation en bouche de ces :

« vers roses

gras, lourds

au parfum de coriandre »

et cette main de feu dans les entrailles qui touille ensemble jouissance et douleur.

 

Cathy Garcia

 


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A propos de l'écrivain

Murièle Modély

 

Murièle Modély est née en 1971 à Saint-Denis, à l’île de la Réunion, et vit maintenant à Toulouse. Bibliothécaire de profession, elle commence à explorer l’écriture poétique sur son blog (www.l-oeil-bande.blogspot.fr.) avant de participer à des revues telles que Nouveaux Délits, Les tas de mots, Poème sale, Microbe, ou encore Traction Brabant.

Bibliographie : Penser Maillée, Éditions du Cygne, 2012 ; Rester debout au milieu du trottoir, Éditions Contre-Ciel, 2014.

 

A propos du rédacteur

Cathy Garcia

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française et étrangère (surtout latino-américaine & asiatique)

Genres : romans, poésie, romans noirs, nouvelles, jeunesse

Maisons d’édition les plus fréquentes : Métailié,  Actes Sud

 

Née en 1970 dans le Var.

Premier Prix de poésie à 18 ans. Premiers recueils publiés en 2001.

A Créé en 2003 la revue de poésie vive NOUVEAUX DÉLITS. http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

Fin 2009, elle fonde l’association NOUVEAUX DÉLITS :

http://associationeditionsnouveauxdelits.hautetfort.com/

Plasticienne autodidacte, elle compose ce qu’elle appelle des gribouglyphes,  mélange de diverses techniques et de collages. Elle illustre plusieurs revues littéraires et des recueils d’autres auteurs. Travail présenté publiquement depuis fin 2008 et sur le net :

http://ledecompresseuratelierpictopoetiquedecathygarcia.hautetfort.com

Elle s’exprime aussi à travers la photo, pas en tant que photographe professionnelle, mais en tant que poète ayant troqué le crayon contre un appareil photo : http://imagesducausse.hautetfort.com/ Ce qui  a donné lieu à trois Livr’art visibles sur internet dans la collection Evazine :

http://evazine.com/livre_art.htm