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Quelques femmes, Mihalis Ganas

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 16.03.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bassin méditerranéen, Nouvelles, Quidam Editeur

Quelques femmes, février 2015, traduit du grec par Michel Volkovitch, 72 pages, 10 €

Ecrivain(s): Mihalis Ganas Edition: Quidam Editeur

Quelques femmes, Mihalis Ganas

 

Dans un style attachant et d’une grande sensualité, Ganas délivre avec ces seize scénettes à la gloire des femmes des pépites de vie, pleines de gaieté et d’une grande tendresse.

C’est la voix d’une femme jeune ou celle d’une plus âgée, ce sont trois sœurs qui veillent, ou une belle jeune femme russe attablée ou celle-ci encore qui a passé sa vie à faire le ménage chez les autres, mais toujours c’est le regard d’un homme étonné qui approche le féminin avec dévotion eu égard au mystère qu’incarne souvent la femme pour lui.

« Après les présentations, il marcha seul le long de la mer et tandis qu’il se rappelait son aspect et surtout son rire, devant quoi il se demandait ce qui riait le plus dans son visage, la bouche, les yeux, les cheveux, oui eux aussi riaient dans l’éclatante lumière de mai, soulevés par un vent léger, il eut les larmes aux yeux mais n’y prêta guère attention, car en ce temps-là, au milieu de ses épreuves, privé de la compagnie d’une femme depuis le début du monde ou presque, il avait souvent les larmes aux yeux quand il voyait une jolie femme, pas précisément jolie mais l’une de ces femmes “dont le berceau fut réchauffé par le souffle d’un saint et qui vieilliront sans jamais en arriver au point de mourir”, comme l’écrivit bien des années plus tard Blanche Molfessis » (in Cymothoé, tel devait être son nom).

Avec concision et légèreté, ces textes courts délivrent les mots au plus près du réel. La portée onirique déployée dans ces récits ouvre des chemins dans le souvenir ou la mémoire revisitée, offre des instantanés de vie ou des portraits esquissés, dans l’inachevé et l’inattendu, par touches colorées, ébauches successives, mais jamais décrochées du réel même le plus dur, dans des situations les plus banales du quotidien aussi.

« Tant que tiennent bon ses jambes, ses bras, ses reins, ses yeux, tant que ses patrons veulent bien d’elle, pas question qu’elle s’en aille. Elle veut voir son puits chaque jeudi. Tant qu’elle tient le coup, car de plus en plus souvent, ces derniers temps, elle casse un verre ou une soucoupe […] On dirait que le monde lui glisse des mains, peu à peu, discrètement, commençant par les petites choses fragiles et qui sait où ça va finir » (in Toute la maison à elle).

Le dernier texte par exemple, plus long que les autres, plus proche encore de la nouvelle, nous enveloppe dans ce portrait d’une femme troublante, aimée de cet homme qui ne lui a jamais dit et dont le souvenir va réveiller d’abord chez le personnage masculin puis conséquemment chez le lecteur toute la gamme des émotions liées à l’amour. Dans ce court récit d’un amour inassouvi, sous des airs d’amitié amoureuse, nous sommes aspirés dans un tourbillon de sensualité par le jeu équivoque des deux protagonistes.

La chute délivrera les regrets peut-être (ou pas) dans ce vers du poète Ouranis : « vous que j’ai vues passer au bras d’un autre avec aux lèvres un rire de bonheur ». Le « vous » renvoyant en même temps au fantôme d’Anna et à cette femme croisée des années plus tard et qui lui ressemblait tant.

Ganas Mihalis est également poète et ça se sent dans ses nouvelles par les ellipses narratives propres à l’art de la nouvelle mais propres aussi à l’écart dans la langue qu’installe la poésie.

Comme le fait remarquer dans la postface le traducteur de Ganas Mihalis, Michel Volkovitch :

« S’il est un point commun entre ses proses et ses poèmes c’est cet art de faire tenir dans un espace réduit une matière immense ».

 

Marie-Josée Desvignes


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A propos de l'écrivain

Mihalis Ganas

 

Mihàlis Ganas, né dans le nord de la Grèce en 1943, où il est surtout connu depuis les années 80 comme l’un des poètes majeurs de son temps. Dans Marâtre patrie, récit en prose, il revit son enfance difficile, cruellement marquée par l’exil forcé de sa famille en Hongrie.

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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