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Puisque voici l’aurore, Annie Cohen (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 30.01.20 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Roman, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Puisque voici l’aurore, Annie Cohen, janvier 2020, 160 pages, 14 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Puisque voici l’aurore, Annie Cohen (par Yasmina Mahdi)

 

La mort de la maladie

Dans le dernier livre d’Annie Cohen, Puisque voici l’aurore – dont elle illustre la couverture, où l’on voit l’orée d’un bois la nuit, ou, vu en plongée, un paysage arboré où d’étranges figurines se tapissent –, l’auteure compare l’écriture à « un crash sur la feuille du carnet noir » – peut-être l’évocation du choc d’un avion qui s’écrase dans le désert de l’Algérie en guerre ? Annie Cohen transpose des fragments de présent, ajournés, dans la réduplication de l’acte d’écrire, son activité principale, qui la relie à son passé, au Mexique, aux Caraïbes, à l’Algérie. La narratrice porte des « bracelets en argent », le signe d’appartenance des Kabyles et des nomades, ainsi qu’une « chaîne en or », celui des Algérois citadins. Les mots sont sous escorte, depuis « la morsure aigüe, vivace » du scorpion, la morphine pour en diminuer la douleur, les antidépresseurs pour réguler les humeurs, des « effluves de cannabis » pour apaiser les traumatismes, « une canne », « un infirmier » pour se diriger après « les suites de l’AVC ». A. Cohen dit « je » pour « toute une vie d’écriture marquée de dépression et de réappropriation ». Et elle l’affirme « du haut de la judéité, comme un fondement ».

C’est un journal de la maladie et de la mort de la maladie. L’autrice examine son état à la fois étant celui, symptomatique, d’une folle, d’une dépressive accablée d’angoisse ou d’une croyante, « une bienheureuse irresponsable ». Cette femme engagée dans une recherche créative, protégée par l’harmonie du couple qu’elle forme avec FB le compagnon –, est douloureusement scindée par une sorte d’absolu d’inquiétude et de questionnement profonds : « je nous vois dans le même caveau. Nous sommes liés par l’acte de création (…) les artistes sont à l’ombre de Dieu ». Celle qui parle, affaiblie par les rechutes (au propre comme au figuré), lutte pour la préservation de soi, l’esprit uni à un grand Tout transcendant, se battant contre l’atteinte « d’un syndrome extrapyramidal » et la dépendance aux substances chimiques. L’on peut trouver des réminiscences avec le texte durassien La maladie de la mort, entre la « fabrication de l’amour », la voix d’adresse, la chute puis la reprise de contrôle sur soi. Les lieux clos prédominent – chambres d’hôpitaux, d’hôtels, d’appartements, automobile, cour, enfermement psychique, finalité qui entraîne à « l’inaptitude à tout ». Sans cerveau : le vide, l’extinction de la conscience.

Mais, à l’instar du film de Tarkovski, Nostalghia, où la mission confiée par un homme considéré comme fou consiste pour le poète à traverser l’eau des thermes avec une bougie, ici, « la cire des bougies dégouline sur les larges épaules de celle qui fut une si grande nageuse (…) Elle reste debout au bord du bassin, nager et écrire furent ses biens les plus précieux ». Ainsi, le rite salvateur de l’écrit dépasse les malheurs de la sénescence des organes. La création fait alors office d’une espèce de totipotence, avec la capacité de se démultiplier en un double vivant et structuré, neuf. La langue d’Annie Cohen est stylistiquement une langue blanche mais lyrique, qui bouillonne d’un souffle chaud, méditerranéen, où les petits riens du quotidien sont célébrés. Le lecteur suit peu à peu les instants et les sursauts d’un destin ponctué d’une résistance à la mort – d’ailleurs, n’est-ce pas là le sort commun ? – dont il ne saura s’il est en partie fictionnel. Au-delà des trivialités de la décrépitude, des échos plus voluptueux, plus joyeux, des vestiges de l’enfance ponctuent le trajet de l’auteure. Il est donc intéressant de suivre les épisodes de l’histoire algérienne, depuis « Bel-Abbès de l’époque », par le biais d’une famille, où l’on apprend que « les Juifs n’avaient pas le droit de porter des armes ». Les faits se déroulent à l’endroit, à l’envers, en aval, en amont, en un récit houleux tel un courant souterrain, qui emporte à la dérive. La narratrice surnage tant bien que mal, car « Personne ne peut lire le sens du rouleau d’écriture. Mais des phrases entières ont été écrites ». Ce qui semble propre à l’exil apparaît au fur et à mesure, par touches ; le déracinement, la perte du sol, des origines : « J’ai perdu le fil, en fait, je n’ai jamais de fil ». Ce qui en résulte est une abstraction, une déterritorialisation (forcée) conduisant à une double identité ou à des identités plurielles, sans doute communes aux immigré(e)s et à leurs descendants – « Je n’ai pas su être une Juive. C’est ainsi que je suis devant un trou béant. Un père athée. Un calendrier juif totalement absent ».

De cette confession, l’on retient aussi la présence enveloppante du mari, homme de cinéma, aux petits soins auprès de celle pour laquelle « les consultations à Sainte-Anne [et] la claustration quasi-totale » sont permanentes. Quelque chose de particulier taraude l’autrice : « Pourquoi ai-je perdu la parole des sages, mes rabbins, mes penseurs juifs ? ». « Dénouer un rouleau », c’est ce que la narratrice doit faire pour tenir bon sous les coups de butoir de la dépression, car elle « reste la Juive qui a décidé d’écrire sa Torah ».

Ce texte est beau, émouvant, dans lequel une femme, une rapatriée de 1962, ahane, apostrophe, « tatoue son papier avec révérence ». Les interrogations d’Annie Cohen se déroulent en discontinu, horizontalement, ou bien verticalement, en morceaux déchirés ou perdus qu’elle tente de recoller, elle qui se juge « un être hybride et impur ». Son histoire s’imbrique et se dévoile en palimpseste de la grande Histoire, justement de l’hybridation à la source de différentes cultures et horizons, elle, « cette plante aux racines invisibles », qui décrit « un corps souillé de maladies », ses relations avec les médecins, psychiatres et neurologues. Au milieu de la prison du corps, de la crainte de « devenir une ruine », subsistent l’espérance et une rage de vivre : « Je retournerai à Tamanrasset, j’irai brûler vive sous un soleil de fou (…) Je suis liée au sel de la mer Morte et au désert de Judée ».

Puisque voici l’aurore ressemble également à un long pèlerinage, avec ses haltes, sa course, sa prostration, ses prières, ses repentirs comme au confessionnal, mais dont le prêtre serait à la fois la mère, le père, le rabbin, une sainte (Thérèse, Rita), le psychiatre (et pourquoi pas un imam ?), « Puisqu’on peut revivre de ses cendres ». « Le couronnement de la victoire », c’est-à-dire la guérison, se rapportera non pas à l’immolation mais à ces jeunes filles scandinaves qui, lors de la fête de Sainte-Lucie s’auréolent la tête de cierges. Les visions « des Anges » inclinent l’écrivaine à continuer la bataille : « N’aie pas peur, je te libère ».

Annie Cohen livre une autoscopie entre « écrire et dessiner », empreinte d’une attitude compassionnelle envers les démunis, les migrants jetés à la rue, les malades et les agonisants. Le dernier paragraphe du livre se clôt sur une prose poétique, ésotérique, en forme de parabole, une digression d’une parole de lumière, celle d’une survivante d’un peuple ayant péri dans l’Holocauste. L’écrivaine est tour à tour hantée par l’horreur : « Les femmes dans les camps ne se voyaient pas. Aucun miroir », et habitée par l’espoir : « Nous voudrions voir la naissance d’un État palestinien » ; tourmentée face à un monde qui s’effondre : « Saurons-nous reconnaître les mots cachés dans leur écrin ? ».

 

Yasmina Mahdi

 

VL 3

 

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

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VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)


Annie Cohen, née le 8 mars 1944 à Sidi-Bel-Abbès, vit à Paris. Officier des Arts et des lettres. A publié une vingtaine d’ouvrages. Un portrait d’elle a été réalisé, La Dentelle du signe, en 2008.

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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.