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Prendre les loups pour des chiens, Hervé Le Corre

Ecrit par Léon-Marc Levy 09.03.17 dans La Une Livres, Rivages, Les Livres, Critiques, Roman, Polars

Prendre les loups pour des chiens, janvier 2017, 318 p. 19,90 €

Ecrivain(s): Hervé Le Corre

Prendre les loups pour des chiens, Hervé Le Corre

 

S’il reste encore des gens pour penser que le polar est un genre mineur, qu’ils viennent donc voir du côté de ce dernier Le Corre. Un bijou de roman, par la construction dramatique, la force des personnages et la langue d’une précision et d’une beauté telles que des pages entières sont pure poésie. Hervé Le Corre est un narrateur hors pair, capable de donner à une histoire une densité et une tension extrêmes. Cet art relève chez lui d’une alchimie rare, qui crée des équilibres inattendus entre des personnages que tout éloigne, qui ne laisse rien deviner des événements à venir, qui fait traverser la nuit la plus sombre par des éclairs de lumière éblouissants.

Ainsi cette rencontre, le jour même de sa libération de prison, entre Franck et une petite fille qui – sans raison apparente autre que la magie du monde – met sa petite main chaude dans la sienne, comme une promesse d’un possible retour à la vie.

« Il a senti quelque chose contre sa cuisse et il a frissonné parce qu’il pensait que c’était le chien qui venait là pousser son mufle puis il senti la main de Rachel chercher la sienne et s’y blottir, fermée en un petit poing froid. »

Et puis il y a cette famille qui l’accueille – celle de Jessica, femme de son frère Fabien absent pour affaires louches en Espagne - improbable, traversée de haines existentielles et dans laquelle la petite fille Rachel semble le seul être innocent. Jessica, la femme de son frère, paumée, violente – elle bouscule même sa fragile petite fille - mais après des années de prison, de solitude, de misère morale et sexuelle, une tentation à laquelle Franck ne peut résister. D’autant qu’elle ne demande que ça. Pas seulement de lui … Il faut dire que Jessica a trimé pour vivre et pour faire vivre sa fille. Elle a fait tous les petits boulots, des caisses de supermarché aux vendanges. Oui, on est dans le sud de la Gironde, terre des grands vins de Pessac et de Sauternes.

« Aller massacrer leurs vignes à tous ces connards de propriétaires qui viennent surveiller le travail dans leur panoplie de paysans, bottes en caoutchouc, blue-jean, grosse veste de velours, juste ce qu’il faut de négligé pour marcher sans trop se salir dans la boue au milieu de ceux qui triment, courbés entre les rangs de vigne. »

Le théâtre de cette histoire sombre, c’est donc la Gironde, un pays certes célèbre par ses vins mais peu gâté par les paysages. Maisons d’ouvriers agricoles, villages tristes et souvent déserts. Un décor à l’image de l’histoire de Franck et des personnages qu’il y rencontre : violemment contrasté, rude et sec, écrasé en plus par la chaleur estivale.

" La maison était silencieuse, et derrière les volets fermés la chaleur bruissait de bourdonnements d'insectes.Par moments, une cigale quelque part dans un pin commençait à grincer puis s'arrêtait, comme accablée, et tout retombait dans la torpeur de l'après-midi."

Quel retour possible à la vie pour Franck, dans cette famille d’épaves inquiétantes ? La petite Rachel, qui le réconcilie un peu avec l’humanité, est mutique, étrange, totalement solitaire dans son monde à part. Hervé Le Corre tend son récit avec les contrastes entre la noirceur des affects des adultes et la fragilité douloureuse de Rachel. Son écriture, très économe en ponctuation, accentue la tension de récit. Elle accentue aussi l’oppression dont Franck se croyait sorti après la vie infernale de la prison. Il est envahi par les affects de haine que lui inspirent les parents de Jessica. L’enfermement paraissait le bout de l’enfer. Dehors, c’est pire.

« Il est resté assis à regarder cette femme dans son short blanc serré sur son large cul et ses cuisses capitonnées de cellulite et son dos voûté et ses cheveux rouges et il imaginait sa gueule, tordue autour de sa cigarette à cause de la fumée qui lui piquait les yeux, figée sans doute dans une grimace qui résumait toute sa personne : hideuse et crispée, grotesque et repoussante. Il haïssait déjà cette femme, dès la deuxième journée passée ici, qui ne lui avait adressé qu’une vingtaine de mots et ne lui témoignait qu’indifférence et mépris, il s’étonnait de la force et de la profondeur de ce sentiment et il se disait que cette haine qu’il éprouvait relevait d’une sorte d’intuition : quelque chose de mauvais résidait en cette femme, quelque chose de toxique ou de venimeux émanait d’elle. »

Quel retour possible à la vie ?

 

Hervé Le Corre nous offre un roman noir rural parfaitement abouti, inscrit dans une longue tradition de la littérature américaine – on pense à Cormac McCarthy ou Ron Rash – et depuis quelques années de la jeune et brillante littérature française – on pense à Franck Bouysse ou Benoît Minville. Nous parlons ici de la rencontre parfaite entre le roman noir et l’exigence absolue de littérature.


Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Hervé Le Corre

 

Hervé Le Corre est né en 1955 à Bordeaux, il est enseignant. Son premier roman, La douleur des morts, paraît à la Série Noire en 1990. Si quasiment tous ses romans se déroulent dans sa ville natale, il la quitte en 2004 pour L’homme aux lèvres de saphir, roman policier historique prenant place dans le Paris ouvrier du XIXème siècle, qui lui vaut de recevoir le Prix mystère de la critique 2005 dont il est de nouveau lauréat en 2010 pour Les cœurs déchiquetés qui reçoit par ailleurs le Grand prix de littérature policière 2009.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil