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Premières neiges sur Pondichéry, Hubert Haddad

Ecrit par Léon-Marc Levy 05.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

Premières neiges sur Pondichéry, 179 p. 17,50 €

Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

Premières neiges sur Pondichéry, Hubert Haddad

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Charles Baudelaire. Extrait du Sonnet des Correspondances.

 

Hubert Haddad nous offre un magnifique roman nimbé d’une aura toute baudelairienne, traversé d’un universalisme sensoriel et philosophique rarement atteint. En ces temps de recroquevillements sur soi, d’identitarismes glaçants, de rejets haineux et de violences meurtrières, c’est un chant du monde et au monde, que ce livre entonne et fait vibrer longtemps dans nos mémoires. Vibration mélodieuse qui dure d’autant plus longtemps que ce roman est plein de musique, sous l’archet de Hochéa Meintzel, vieux violoniste virtuose, fervent de musique classique mais aussi de musique populaire juive d’Europe centrale (klezmer), celle qui a fait danser les shtetls entre deux pogroms.

Hochéa a quitté Jérusalem, comme il avait quitté Lodz des décennies plus tôt. Mais ce départ, contrairement au premier, n’est pas contraint. C’est un choix. Etrange choix : Hochéa aime Jérusalem, son animation, ses rues colorées, ses musiques et ses senteurs. Il aime aussi Samra, sa (jeune) fille adoptive. Mais il part, sait-il vraiment pourquoi ?

« Je ne suis plus Israélien et je ne veux plus être Juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un quelconque héritage. »

Un attentat terrible dans un bus – où il se trouvait en compagnie de sa petite Samra et dont ils sortiront tous deux indemnes au milieu des cadavres – et l’assassinat de Yitzhak Rabin, ont enclenché en lui un processus de délitement identitaire, de perte de foi en l’idéal sioniste. Alors il part, vers l’Inde, avec le projet de ne jamais revenir.

Les deux exils – sources de déchirures douloureuses – et la rencontre d’un pays magique vont se mêler en un univers de « correspondances » dans lequel les sons, les senteurs et les couleurs, en une étroite tresse quotidienne, vont porter la mémoire et les blessures du vieux musicien. Images, parfums et sons de Lodz, avec leur charge de souffrances. Sons des prières chantées à Jérusalem et qu’il retrouve dans de vieilles synagogues à Kochi, sur la côte de Malabar. Ô ce Kaddish obsédant – qui fait basse continue au roman entier – chanté par les vieux Juifs de Lodz, par les officiants de Jérusalem, par les quelques Juifs rencontrés dans la Synagogue Bleue de Kochi !

 

« Yitgadal veyitkadach chemé raba, bealma di vera khirouté, veyamlikh malkhouté veyatsma’h pourkané vikarèv mechi’hé […]


Aux sons répondent les fragrances incroyables des rues des villes sur la Côte de Malabar.

"Les jungles et la mer offraient leur manne aux exilés de Babylone, de Tyr et de Jerusalem. Partout dans la ville, le poivre et la muscade, la racine de cucurma, l'écorce du cannelier, la vanille, le gingembre, le cumin des sorciers, la pâte de santal, la cardamome ou le safran des fiançailles répandaient leurs évocations olfactives loin dans la mémoire."

C’est en découvrant la tolérance ancienne et présente de Kochi, son ouverture au monde, à toutes les religions, les cultures, les produits de la terre, que le vieil homme trouve peut-être sa Terre Promise, lui qui ne parvenait plus à se situer dans sa Jérusalem réelle, devenue frileuse et intolérante.

« On se détournait alors de tout ce qui menaçait de remettre en question les sacro-saints principes identitaires. Des statues morales tenaient un siège pour interdire à la pensée, à la vie même, l’épreuve du changement. Un peuple fossile s’était retranché dans un bunker et ne voulait rien entendre de l’esprit vivant de ses philosophes et de ses poètes. Les signes du désastre s’étendaient partout. Au lieu de placer l’avenir de l’humanité au-dessus de ses intérêts immédiats, Israël était devenu le symptôme d’une régression qui allait s’amplifiant en Occident comme au Moyen-Orient. »

Alors Hochéa sait qu’il n’oubliera jamais Jérusalem. La Jérusalem de ses ancêtres, celle qui a fait survivre le peuple juif pendant deux millénaires de souffrances, celle que tous les seders de la Pâque chantent depuis les temps obscurs. Comme le lui dit ce vieux Juif dans la Synagogue Bleue :

« Moi, je suis trop vieux, je ne sers plus à rien ni à personne, mais depuis toujours, le premier jour de Pessah, je proclame ici même avec les vivants : « L’an prochain à Jérusalem ! » C’est par l’exil et l’exode que nous existons. Celui qui l’oublie perdra sa mémoire. Je crois que beaucoup l’ont perdue en prenant possession de leur rêve, ils ont oublié l’espérance. »

Jérusalem, celle que l’on ne doit jamais oublier, n’est pas une ville nous dit Hubert Haddad à travers le vieux Meintzel, c’est l’âme juive dans son universalité.

 

L’An 2017 commence sur ce chant d’amour et d’espérance. Hubert Haddad en est le chef d’orchestre, rigoureux et superbe.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Hubert Haddad

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de l’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre. (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma)

 


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil