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Pourquoi lever le petit doigt ?

Ecrit par Kamel Daoud le 10.02.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Pourquoi lever le petit doigt ?

 

Magnifique verdict de EM Cioran : « On ne réfléchit que parce qu’on se dérobe à l’acte. Penser, c’est être en retrait ». Que dire ? Rien, il faut agir. Mais vers quoi ? Comment ? C’est l’angoisse de l’intellectuel algérien post-90 : il est le fils de la guerre d’où il n’est pas sorti vivant, ni mort. Seulement assis sur un banc. En retrait. C’est l’une des grandes réussites du régime et du doute national : la bleuite qui ne tue pas mais immobilise, paralyse ou exile. Car le piège avait été énorme et sans solution : se battre pour la démocratie se concluait par un pacte avec les islamistes. Se ranger du côté des militaires, c’était comme marcher sur son propre corps et ses convictions. A la fin, ni mort, ni vivant, seulement empaillé. Penser sans cesse à que faire. Comment faire changer un pays ? Le rendre viable pour l’arbre et l’enfant ? Comment faire barrage aux hideux et aux abuseurs de la nation, violeurs de toutes sortes ?

Comme aimer un pays et revenir avec de meilleurs sentiments vers un peuple qui semble trahir les clercs et les détester sans raisons ? Et comment aimer sa mère sans accepter le beau-père (le régime) ? Et comment faire quelque chose d’utile, de direct, de simple sans se faire récupérer, se faire frapper sur les doigts, se faire avoir ? Penser à ne pas penser, dit le faux Zen de la démission.

Attendre qui ? Soutenir quelle personne qui puisse apporter la justice et un lever de soleil ? D’ailleurs la question est : en qui croire ?

Le manuel dit « se battre ». Se faire frapper, aller en prison, se faire harceler et déposséder pour pouvoir posséder un pays aimable. Oui, mais pour qui ? Un peuple qui vous ignore et vous évite, ne vous croit pas ? Une plèbe ou un peuple ? A quoi sert le sacrifice du mouton pour le mouton ? Mais subir est-il possible toujours ? Non, cela vous tue en vous gardant vivant, là aussi. Il y a quelque chose d’irréductible en chacun, qu’on ne peut pas ignorer sans jaunir du teint, ricaner de soi et puis se décomposer. Mais faire quoi alors ? Comment ne pas penser indéfiniment et trouver en soi les raisons d’agir ? Le chroniqueur fonde sa morale sur la notion de conséquence : il y a toujours une suite à l’acte, la parole et la pensée. Griller un feu rouge dans un endroit désert peut avoir l’effet du papillon. On est responsable de ses actes et lié au monde ainsi, par son existence. Mais cela est valable pour le salut de soi, pas pour justifier le sacrifice de soi aux autres. Comment, par quel chemin son propre salut dépend de celui, de ceux qui vous entourent ? Pas de réponse. On pense alors et on reste en retrait. Le temps passe mais ne répond pas. Personne ne répond à l’homme. Il est seul. Tout le reste est écho. Notre solitude est notre couronne face au cosmos.

 

Kamel Daoud

 


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015