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Pour saluer la parution de Jack London dans la Pléiade (2) - Bonnes feuilles

Ecrit par Matthieu Gosztola 29.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, La Pléiade Gallimard, Roman, USA

Oeuvres Jack London, 110 €, deux tomes

Ecrivain(s): Jack London Edition: La Pléiade Gallimard

Pour saluer la parution de Jack London dans la Pléiade (2) - Bonnes feuilles

 

Pour comprendre en quoi Jack London est un grand écrivain, il suffit, sans nulle glose, vêtement ici inutile, de relire la fin de son chef-d’œuvre Martin Eden, dans l’impeccable traduction de Philippe Jaworski insérée dans le deuxième tome de cette édition des Romans, récits et nouvelles.

 

« Il éteignit la lumière dans sa cabine, afin de pouvoir opérer en toute sécurité, et se glissa à travers le hublot, les pieds devant. Comme ses épaules ne passaient pas par l’ouverture, il dut recommencer en plaquant un bras contre son côté. Un mouvement de roulis du bateau l’aida, et il se retrouva au-dessus des flots, accroché au hublot par les mains. Quand ses pieds touchèrent l’eau, il se laissa tomber. Il était dans une mousse d’écume. Le flanc du Mariposa fila devant lui comme un mur sombre percé ici et là de hublots éclairés. Ce paquebot allait sûrement battre tous les records de vitesse. Sans presque s’en apercevoir, il se retrouva à l’arrière, nageant calmement dans une eau mousseuse et crépitante.

Quand une bonite heurta son corps blanc, il éclata de rire. Le poisson avait happé un morceau de sa chair, et la douleur qu’il en ressentit lui rappela pourquoi il était là. L’acte lui avait fait oublier le motif. Les feux du Mariposa s’effacèrent peu à peu dans le lointain, et il nageait avec confiance, comme s’il eût voulu gagner la terre la plus proche à un millier de milles de là.

C’était l’instinct de vie, absolument involontaire. Il cessa de nager, mais dès qu’il sentit l’eau lui arriver au-dessus de la bouche, ses bras s’agitèrent pour remonter à la surface. La volonté de vivre, songea-t-il – pensée qui s’accompagna d’un ricanement intérieur. Eh bien, oui, de la volonté il en avait, une volonté assez forte pour pouvoir, dans un dernier effort, la faire se détruire elle-même et cesser d’être.

Il changea de position, se mit debout. Le regard levé vers le calme champ des étoiles, il se vida les poumons. D’une énergique et brusque poussée des mains et des pieds, il souleva son buste hors de l’eau – cela afin de prendre de l’élan pour la descente. Puis il se laissa aller et s’enfonça dans l’élément liquide sans un geste, pareil à une statue blanche. Il inhala l’eau par aspirations profondes et méthodiques, comme on respire un anesthésique. Quand il fut sur le point de suffoquer, ses bras et ses jambes se mirent à battre l’eau furieusement, et il remonta à la surface, sous la claire lumière des étoiles.

La volonté de vivre, pensa-t-il avec mépris, en s’efforçant vainement de ne pas faire entrer d’air dans ses poumons en feu. Bon, il allait falloir essayer autre chose. Il emplit ses poumons d’air, d’une grande quantité d’air, afin de pouvoir couler bas. Il fit un tour sur lui-même, plongea la tête la première et se mit à nager de toute sa force et de toute sa volonté. Il s’enfonçait de plus en plus. Les yeux ouverts, il observait les bonites qui filaient en laissant un sillage phosphorescent de poissons fantômes. Il espérait qu’elles ne l’attaqueraient pas, car la tension de sa volonté eût pu alors se briser net. Mais elles ne frappèrent pas, et il trouva le temps d’envoyer à la vie une pensée de gratitude pour cette dernière bonté.

Il descendait, s’enfonçait toujours plus bas ; ses bras et ses jambes, épuisés, ne remuaient presque plus. Il savait qu’il était à une grande profondeur. La pression de l’eau sur ses tympans était une torture, et il avait un bourdonnement dans la tête. Son endurance n’était plus aussi forte, mais il obligea ses bras et ses jambes à le mener plus bas encore, et bientôt sa volonté céda et ses poumons se vidèrent en une violente explosion de l’air dont ils étaient emplis. Les bulles, en s’élevant, caressaient ses joues, rebondissaient contre elles et contre ses yeux comme de minuscules ballonnets. Puis vint la douleur de l’étouffement. Cette souffrance n’était pas la mort : telle était la pensée qui allait et venait dans sa conscience vacillante. La mort ne faisait pas souffrir. C’était la vie, les affres de la vie, cette atroce sensation d’étouffement, le dernier mauvais coup de la vie.

Ses mains et ses pieds se mirent à baratter l’eau, obstinément, par convulsions, faiblement. Mais il avait été plus malin que ses membres et que la volonté de vivre qui les faisait s’agiter ainsi. Il était maintenant à une trop grande profondeur ; ils ne pourraient plus le ramener à la surface. Il lui semblait flotter languissamment dans un océan de visions fantastiques. Des couleurs et des clartés l’enveloppaient, le baignaient, le pénétraient. Et cela, qu’était-ce ? Un phare, aurait-on dit, mais non, c’était dans son cerveau, un éclair d’une éblouissante lumière blanche. Le clignotement était de plus en plus rapide. Il y eut un long grondement, et il lui sembla qu’il tombait dans un escalier monumental, sans fin. Et tout en bas des marches, c’était la chute dans les ténèbres. Et à l’instant où il le sut, il cessa de le savoir ».

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Jack London

 

Jack London, né John Griffith Chaney le 12 janvier 1876 à San Francisco et mort le 22 novembre 1916 à Glen Ellen, Californie1,2,3,4,5, est un écrivain américain dont les thèmes de prédilection sont l'aventure et la nature sauvage.

Il a écrit L'Appel de la forêt et plus de cinquante autres nouvelles et romans connus. Il tire aussi de ses lectures et de sa propre vie de misère l’inspiration pour de nombreux ouvrages très engagés et à coloration socialiste, bien que cet aspect-là de son œuvre soit généralement négligé. Il a été l'un des premiers Américains à faire fortune dans la littérature.

 

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com