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Physique de l’esprit Empirisme, médecine et cerveau (XVIIe-XIXe siècles), Céline Cherici, Jean-Claude Dupont, Charles T. Wolfe (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 02.04.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Hermann

Physique de l’esprit Empirisme, médecine et cerveau (XVIIe-XIXe siècles), Céline Cherici, Jean-Claude Dupont, Charles T. Wolfe, janvier 2018, 248 pages, 24 €

Edition: Hermann

Physique de l’esprit Empirisme, médecine et cerveau (XVIIe-XIXe siècles), Céline Cherici, Jean-Claude Dupont, Charles T. Wolfe (par Gilles Banderier)

 

« Poe avait un front vaste, dominateur, où certaines protubérances trahissaient les facultés débordantes qu’elles sont chargées de représenter – construction, comparaison, causalité –, et où trônait dans un orgueil calme le sens de l’idéalité, le sens esthétique par excellence ». Cette remarque de Baudelaire au sujet de l’écrivain américain dont il se fit l’intercesseur empressé, est inintelligible si l’on néglige son arrière-plan médical. Le poète convoque ici ce que nous regardons comme une « fausse science », qui connut toutefois un succès durable au XIXe siècle : la phrénologie ou étude des bosses du crâne, élaborée par le médecin allemand Franz Joseph Gall (1758-1828). Son idée était assez simple pour qu’elle fût séduisante : toutes les facultés de l’esprit devraient avoir une manifestation, une transcription anatomique, dans la forme du crâne et particulièrement dans la présence, à certains endroits, de certains reliefs (un crâne humain est rarement aussi lisse qu’on œuf ou un galet). Gall élabora une véritable cartographie de l’occiput.

Les recherches ultérieures (celles de Broca, notamment) montreront bien que le cerveau fonctionnait par zones et qu’une lésion de ce côté-ci ou de ce côté-là entraînait tel ou tel type de conséquences. L’intuition de Gall – et son erreur – fut de croire que les facultés abstraites pouvaient être déduites de la forme de l’os abritant le cerveau.

La phrénologie fut en son temps une réponse neuve à une vieille question : celle des rapports entre l’esprit et le corps. Que sont la pensée et la conscience ? Peut-on les observer, en dehors de leurs réalisations concrètes ? Descartes avait formulé une hypothèse dont l’absurdité est demeurée célèbre, celle de la « glande pinéale » (l’hypophyse), supposée assurer la liaison indispensable entre l’âme et le corps. Moins connues, les expériences de sir William Crookes (1832-1919), physicien et chimiste anglais, découvreur du thallium, inventeur des tubes qui portent son nom, membre de la Royal Society (1863) et anobli en 1897 : il conduisit une série d’expériences, en partant du principe que, s’il est vrai que l’âme quitte le corps au moment de la mort, celui-ci doit subir une variation de poids mesurable. Il tenta d’apprécier cette variation à l’aide d’instruments spéciaux. L’idée fut reprise par un médecin de Boston, Duncan MacDougall. Travaillant pour un grand hôpital de la ville, ce dernier fit installer un lit spécial sur une grande bascule et y coucha, avec leur consentement, des patients en fin de vie. MacDougall guettait ensuite le moment de leur mort. À chaque décès, il observa une perte de poids spontanée, comprise entre 62 et 78 grammes, sans rapport apparent avec les phénomènes bien connus de la thanatomorphose. Les expériences de Crookes et de MacDougall ont été transposées par André Maurois dans son roman Le Peseur d’âmes (1931).

Toutes ces questions ne sont pas seulement de l’ordre de la physiologie, mais également de la métaphysique et de la théologie : peut-il y avoir une pensée, une conscience, en dehors de tout substrat matériel ? L’âme existe-t-elle sans le corps ? Survit-elle éternellement aux quelques dizaines d’années que dure un corps humain ? Si l’on répond négativement, tout l’édifice de la théologie chrétienne (et pas seulement lui), ses récompenses, ses châtiments, s’effondre.

Physique de l’esprit revient directement ou non sur toutes ces questions. Le volume publie les actes de trois journées d’étude tenues entre 2014 et 2016. Il existe deux « lectures » possibles pour ces articles de haute tenue : l’une, à la Montaigne, se désolera – ou s’amusera – de ce catalogue de théories toutes plus absconses les unes que les autres. L’autre y verra l’honneur de l’esprit humain, cherchant sans cesse des réponses à ses questions, voulant à tout prix connaître les causes des phénomènes observés, échafaudant des hypothèses complexes, des modèles délicats, qui seront abandonnées quelques années plus tard. Les articles rassemblés dans ce volume concernent aussi bien l’Angleterre (Wallis, Locke, Hume, Erasmus Darwin) que la Suisse (Charles Bonnet), l’Allemagne (Kant) ou la France (Cabanis).

 

Gilles Banderier

 


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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).