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Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters, (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 16.11.18 dans En Vitrine, La Une Livres, La rentrée littéraire, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Verdier

Pense aux pierres sous tes pas, août 2018, 183 pages, 15 €

Ecrivain(s): Antoine Wauters Edition: Verdier

Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters, (par Léon-Marc Levy)

Honneur 2018 de la cause littéraire

Antoine Wauters nous invite à un voyage au pays de nulle part. Ou de partout. Et dans ce nulle part ou ce partout c’est encore nulle part qu’il nous convie, dans un recoin de terre pauvre où vivent – crèvent plutôt – quelques misérables paysans qui arrachent à la terre ce qu’elle peut encore leur donner, presque rien, avant de leur offrir ce qu’elle a de mieux pour eux, un trou pour leur cercueil. C’est ainsi que nous arrivons dans la famille de Marcio et Léo, garçon et fille jumeaux, et de leurs parents, Paps et Mams. Une petite ferme paumée, rachitique, misérable.

La figure du père, grande gueule, violent et remonté comme une bombe à retardement contre le Régime du dictateur Desotgiu, domine – au moins au sens physique du terme – cette petite tribu.

« De toutes ses forces, il haïssait notre président Desotgiu, au pouvoir depuis plus de vingt ans. C’est bien simple, dès que Desotgiu parlait à la radio, Paps se cambrait dans le fauteuil de coin et se mettait à hurler, multipliant les noms d’oiseau, crachant sa rage et sa détestation, puis se levant pour couper le poste en crachant un dernier juron ».

Et il faut dire que la colère du père est sacrément fondée. Le Régime affame les pauvres, les presse jusqu’à leurs dernières ressources de survie. Alors on rêve de révolution et dans la fiction de Wauters, qui se passe on ne sait où, on va retrouver la dure réalité de notre monde, de tant de pays, les révolutions ne peuvent que reproduire le même, parfois en pire.

Les lecteurs de Thomas Wolfe – et il est fort probable que Antoine Wauters le soit – peuvent voir là l’ombre portée, certes lointaine mais Ô combien tutélaire de la famille Gant de Look Homeward, Angel : une famille resserrée, un gamin narrateur (ici c’est Léo, la petite fille), un père « politique » qui veut virer l’homme en place (chez Wolfe, c’est Roosevelt). Mais contrairement à la famille Gant, le père ici n’est guère aimant – du moins en apparence. Il use du fouet contre ses enfants, Marcio en particulier, et du bâton contre lui-même, à coups brutaux et répétés, jusqu’à se meurtrir la chair. La vie, la misère, la haine des puissants l’écrasent tant qu’il se hait lui-même.

Et, au milieu de cette noirceur, Antoine Wauters trace deux traits de vie et de lumière. Les deux jumeaux, Marcio et Léo, découvrent ensemble la force des corps, de l’érotisme, des jeux interdits. A la manière de Ada et Van chez Nabokov, ils volent des gestes, des caresses, des frottements que la morale réprouve qui leur valent d’abord des moments miraculeux de plaisir, avant de leur valoir une brutale séparation. Léo s’en va et – paradoxalement – va découvrir la bonté et le bonheur chez le cousin Zio Pepino, à l’autre bout du pays. Un homme plein de bonté. Le manque néanmoins déstabilise la petite et laisse des plaies béantes.

« […] je songeais qu’être séparé de quelqu’un, c’est être séparé non pas une fois seulement et pour de bon, mais des tas de fois, pendant des jours, des mois et des années, jusqu’à ce que le manque, enfin, en ait assez de vous butiner le cœur. Voilà, je me disais : être séparé, c’est être séparé des tas de fois, pendant des mois et des années, jusqu’à ce que le manque en ait assez et vous laisse peu à peu en paix, si c’est possible ».

Une dictature chasse l’autre et les pauvres peu à peu se lèvent, résistent, changent les choses. Antoine Wauters dit la force, l’optimisme. Ce roman est une ode à la résistance, à la capacité des peuples opprimés à se révolter. En ces temps de déprime, ce roman sonne comme un souffle d’espoir.

Mais ce roman est en soi un manifeste de liberté, dans sa facture même, dans sa trame et sa langue. Il est acte de création pure, œuvre d’imagination sans référence à la réalité. En cette époque polluée d’exofictions qui nous pourrissent la littérature en lui ôtant l’essentiel, la création d’univers, Antoine Wauters ancre son roman dans l’invention libre. Pas de pays désigné, pas d’époque marquée, pas d’événement connu si ce n’est par répétition des tragédies de l’Histoire. Certes, nous avons une carte des lieux au début et à la fin du roman mais, comme la carte du Tendre, elle ne localise qu’un imaginaire. Les noms des lieux, des gens, des choses sont étranges à l’étranger même : Le Mont Mirdu, les bourgades de Gosu et Ajuborre, Godhu et Benidinhe, la Costa Lolla, le Mont Morgiu… Et mieux encore, il invente une langue, totalement inconnue de notre planète !

« Inidurou su zbagodhu ; zbagodhu su inidurou »*

Pense aux pierres sous tes pas est un roman qui tranche dans le paysage littéraire trop souvent morne d’aujourd’hui. Il accomplit pleinement ce que nous attendons de la littérature : le dépaysement enchâssé dans une étrange familiarité. Les plus grandes œuvres sont, comme les rêves, « tissées dans cette matière » dirait Shakespeare.**

 

Sûrement le plus beau livre français de cette rentrée littéraire.

 

Léon-Marc Levy

 

* « Le travail croit en l’avenir ; et l’avenir dans le travail »

** « Such stuff as dreams are made on » (La matière dont sont faits les rêves. William Shakespeare, The Tempest, Act IV Sc 1)

 

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A propos de l'écrivain

Antoine Wauters

 

Antoine Wauters, né le 15 janvier 1981 à Sprimont (Belgique), est un écrivain et scénariste belge

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil