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Peinture, art du temps ?

Ecrit par Didier Ayres le 10.10.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Peinture, art du temps ?

 

à propos de Admirable tremblement du temps, de Gaëtan Picon, éd. L’atelier contemporain, 2015, 25 €

 

S’il fallait résumer la quête esthétique de Gaëtan Picon, c’est bien son obsessionnelle recherche pour l’amont du geste créateur qu’il s’agirait de désigner.

Agnès Callu

 

Avant de livrer mon impression sur ce très beau livre de Gaëtan Picon que publie l’éditeur strasbourgeois L’atelier contemporain, je voudrais dire que le sujet de cette dissertation savante sur le temps et la peinture me touche particulièrement, car je suis très proche du monde des peintres et je vois dans ce livre une pertinence de l’analyse in vivo, si je puis dire. D’ailleurs, en parlant de cette lecture avec un peintre qui va vers la vieillesse et qui se demande ce qui lui reste à produire, j’ai compris d’autant mieux la justesse du propos.

Cependant, est-ce une question de génération, mais j’avoue que cet Admirable tremblement du tempsest pour moi une découverte. Et cela d’autant que cette vision de philosophe confine à une espèce de phénoménologie de la peinture à laquelle je suis très sensible. On y voit ainsi, comment la mort attend dans la peinture, c’est-à-dire comment le temps et ses marques habitent la peinture, si l’on ne retient pas l’idée la plus convenue de l’obsolescence de la matière. Citant Poussin, Picon dévoile le centre de son intellection : « la peinture n’est pas autre qu’une idée des choses incorporelles ». C’est ainsi qu’il faut manifester son intérêt pour une métaphysique de la peinture, comme si la peinture dépassait la peinture, comme si la peinture dépassait ce qu’elle montre, et pour paraphraser la citation de Pascal, comment « L’homme passe l’homme ».

Car ce n’est pas simplement le moment de la vieillesse du peintre qui est interrogée ici, mais le sentiment du temps, et cette évidence qu’« il va de soi que ce sont les heures qui comptent dans les études de Boudin, les Cathédrales et les Meules de Monet », donc la motilité des saisons et des heures. Toute la question est bien définie par les mille ans de peinture chinoise de montagne qui, on le sait, ne diffère guère durant un millénaire si ce n’est à de tous petits détails marginaux qui évoluent peu. Donc, le temps qui passe comme le temps qui ne passe pas, se retrouvent dans l’œuvre peinte.

Et c’est aussi le souvenir d’un pouvoir perdu qui nous atteint dans l’art d’Extrême-Orient, en premier lieu dans la peinture chinoise, qui a avec le temps une relation profonde, mais aussi différente de la nôtre qu’il se peut. Je ne définis pas le temps de l’art occidental comme le temps de l’histoire, encore qu’il fournisse infiniment plus de documents pour son histoire que ne le fait l’art chinois ; je note seulement que le temps de l’Occident est devenu le temps humain, celui d’une vie personnelle dont l’heure a toujours une date, même si ce n’est pas cette datation qui importe, alors que le temps de l’art extrême-oriental, à travers les siècles qui n’enregistrent que des mutations perceptibles par les seuls connaisseurs, ne cessent pas d’être le temps de l’existence dont la référence est cosmique.

Autre entrée possible dans cette philosophie, et je me permets une référence exogène à des travaux de troisième cycle qui m’ont conduit durant de longues années à fréquenter l’œuvre de B.-M. Koltès, on pourrait voir à l’instar du dramaturge messin l’idée suivante. Koltès disait lors d’un entretien je crois, que la langue française lui semblait intéressante par l’altération qu’elle peut subir, et il empruntait la métaphore, pour appuyer son idée, d’une statue dont les bras manquent, et dont justement toute la beauté réside dans ce manque. Gaëtan Picon épie lui aussi cette vibration, cette porosité du temps dans la peinture. Que cela soit illustré par une statue grecque ou par des éponges de Dubuffet, c’est l’altération physique qui conduit à la métaphysique. En un sens, cet Admirable tremblement du tempsfait preuve d’une espèce de « thanatophilie », une sorte de thanatologie mise en scène par la pensée de l’auteur, qui souligne bien l’intérêt de Picon pour la mort.

Dire ou célébrer le périssable, c’est inscrire le périssable dans la technique, dans les matériaux ; les procédés de l’empreinte, de la calcination, du brûlage, du dripping, de la tache, du collage, etc. parlent le langage du hasard, de l’accident, qui est en même temps celui du périssable, comme si la volonté risquait toujours de rechercher une éternisation de l’image, et comme si l’automatisme seul permettait de communiquer avec ce qui se fait et se défait dans l’instant.

J’en finirai ici, j’espère provisoirement, avec ce livre, en n’oubliant pas non plus combien le reste de l’ouvrage a son importance. Car, ce Tremblement est accompagné de cinq approches de très haute facture, avec des auteurs aussi importants que Yves Bonnefoy ou Philippe Sollers, ce qui a ajouté à la lecture du simple lecteur que je fus. Je rajouterai cependant que Picon, non seulement philosophe éminent, et écrivain tout à fait remarquable, est doué d’un talent de visionnaire, et dès 1970 il pressent très nettement les cinquante années qui suivront, avec l’irruption des matières plastiques jetables et industrielles par exemple. Merci donc à François-Marie Deyrolle pour ce livre qui s’ajoute à nos bibliothèques très opportunément pour l’anniversaire des cent ans de la naissance de Gaëtan Picon.

 

Didier Ayres

 

N.B. : un cycle hommage de la Maison des écrivains et de la littérature à Gaëtan Picon aura lieu le samedi 10 octobre 2015 de 14h30 à 17h30, à l’auditorium du Petit Palais à Paris.

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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.