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Péguy en la Pléiade - Œuvres poétiques et dramatiques, Charles Péguy

Ecrit par Matthieu Gosztola 09.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, La Pléiade Gallimard, La rentrée littéraire, Critiques, Livres décortiqués, Théâtre, Poésie

Ecrivain(s): Charles Péguy Edition: La Pléiade Gallimard

Péguy en la Pléiade - Œuvres poétiques et dramatiques, Charles Péguy

 

Œuvres poétiques et dramatiques, Charles Péguy, nouvelle édition sous la direction de Claire Daudin, avec la collaboration de Pauline Bruley, Jérôme Roger et Romain Vaissermann, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, n°60, 18 septembre 2014, 1888 pages

 

« La postérité retient parfois de Péguy l’efficacité du polémiste, le prophétisme du philosophe de l’Histoire, le moraliste aigu, l’anarchiste irréductible ou le socialiste humaniste et, d’une manière peu discutée, le patriote martyr. Mais le poète, le connaît-on vraiment ? », s’interrogent les éditeurs.

L’on aurait envie d’ajouter ici : peut-on seulement le connaître ? En effet, Péguy se tient tout entier reclus (reclus pour être découvert) dans ses contrastes, dans la façon qu’il a de prendre la fuite face à la saisie que l’on pourrait opérer – saisie sans cesse recommencée – et du sens et de la musique que ses longues pièces jettent à la vue et à l’oreille. En effet, ses « Dialogues ne sont pas des dialogues, ses Notes n’ont rien de superfétatoire, ses Mystères gardent leur mystère, ses Ballades nous égarent, et nul ne sait vraiment ce que sont ses Tapisseries… »

Alors qu’on considère bien souvent Péguy comme un poète « traditionnel », c’est en réalité un dramaturge « défiant les normes dès sa Jeanne d’Arc de 1897, dont l’héroïne est une nouvelle figure d’Antigone ». C’est certes un vers-libriste, mais c’est également un créateur d’innombrables alexandrins. C’est un sonnettiste accompli, qui s’affirme également « artisan de nouvelles formes : il n’est qu’à considérer l’effet hypnotique que produisent les enchaînements de quatrains ou de tercets pour saisir la part très contemporaine de son art ».

Néanmoins, s’il y a une réalité par quoi approcher son œuvre instable et vraie, protéiforme, fuyante et imposante, une réalité une et indivisible, c’est celle de la voix. « L’écriture de Péguy, tous genres confondus, est une parole adressée ». Henri Meschonnic parlait à son propos, dans un article demeuré célèbre, d’une « épopée de la voix ». « Écoute, mon enfant […] écoute-moi bien », répète Madame Gervaise dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu. « Contre la désincarnation du verbe, la poésie de Péguy est en demande d’un corps, d’une voix pour la déclamer. Elle vise à la représentation. Elle veut retentir ». Aussi les œuvres poétiques et les œuvres dramatiques ont-elles été logiquement rassemblées en ce volume.

Qui dit voix dit oralité. Et qu’est-ce qui est à proprement parler l’un des ferments de l’oralité ? Ce que l’apprentissage scolaire combat fermement, la considérant justement comme la marque du non-littéraire… La répétition. La répétition.

« La répétition est l’arme, redoutable » de la versification de Péguy. « Elle ne produit pas de radotage ». C’est le martèlement d’une voix simple, sans affectation, adressée au public, voix que Péguy entend, en quelque sorte, « réinventer ».

La répétition peut être discrète, comme dans ce beau passage du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc: « Ils portèrent, ils soutinrent les premiers noms du monde, ils soutinrent, ils avancèrent, ils lancèrent, ils inventèrent les premiers noms […] ».

Elle peut être, – un peu moins discrète –, le liant de la voix, et même davantage : l’arme par quoi la voix peut être relancée, et peut relancer son sens, ce sens qu’elle assène et qui nous touche, nous traverse, nous frappe comme foudre. Il n’est que de lire ce passage du Porche du mystère de la deuxième vertu pour s’en convaincre : « Pour assurer cette perpétuité charnelle il faut que Dieu / (Miracle, c’est le vase qui se brise, / Qui se brise même perpétuellement, / Et il ne se perd pas une goutte de la liqueur), / Pour que la parole ne retombe pas inerte / Comme un oiseau mort il faut que Dieu / L’une après l’autre crée ces créatures périssables, / Ces hommes et ces femmes […] ».

Mais, à d’autres moments, la répétition devient à ce point présente qu’elle ouvre sur le flou, sur l’obscur, sur un léger vertige par quoi le sens bascule ou manque de basculer dans la pure expérience, dans le ressenti débarrassé de toute intellection, dans le frisson esthétique (il faut lire Péguy dans une seule foulée du temps ; il faut le lire entièrement dans la continuité du temps, pour mesurer à quel point cela se peut produire). Il en est ainsi du Mystère des saints Innocents : « Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté. / L’une et l’autre ensemble liées indissolubles, l’une poussant l’autre, l’une faisant valoir l’autre, l’une soutenant l’autre, l’une nourrissant l’autre. / La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur. / L’une enfermée dans l’autre, l’autre enfermée dans l’une, comme un double noyau dans un double fruit / De fermeté. / Une douceur d’autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté d’autant mieux garantie par la douceur. / L’une portant l’autre. / Car il n’est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté, / Vêtue de fermeté. / Et il n’est point de véritable fermeté que vêtue de douceur ».

Il en est également de certaines pages retranchées par l’auteur du manuscrit du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc : « Voix créée, / Voix doublement créée. / Voix créée de l’homme. / Voix créée de Dieu, par le ministère de l’homme, / Par le singulier ministère de l’homme, / Votre voix profonde, ô cloches créatures. // La plus belle voix de créature. […] »

Il en est enfin du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc dans sa version définitive : « Un silence. / Sacrés, blés sacrés, blés qui faites le pain, froment, épi, grain de l’épi de blé. Moisson du blé des champs. Pain qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Blé, pain qui fûtes mangé par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes mangé. / Blés, sacrés blés qui devîntes le corps de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours êtes mangé n’étant plus vous-même, mais étant le corps de Jésus-Christ. / Un silence. / Blé qui n’êtes plus que les aspects du blé ; pain qui n’êtes plus que les apparences du pain ; pain qui n’êtes plus que les espèces du pain. / Pain qui n’êtes plus que de l’ancien pain. / Un long silence ».

Mais Péguy fait plus que reconnaître qu’il y a une part indivisible d’oralité dans toute poésie, et à user de cette part sans fatigue, sans hâte aussi, comme ancien pont (construit pierre après pierre après pierre après pierre) tendu (pour la toucher) vers l’expérience d’un pur frisson esthétique, laquelle expérience nous permet d’accueillir et d’être accueilli par le divin, d’être recueilli, dans une perte de nous-mêmes et une acceptation de la défaite de la raison, dans les retrouvailles (nos retrouvailles) avec l’infini (but poursuivi en définitive par l’œuvre entière)… Péguy est l’un des premiers à avoir, dans la lignée de Villon, considéré que la répétition est, a contrario des topoï, l’une des marques… du littéraire, si l’on doit appeler littéraire cet élan de l’âme qui nous pousse à vouer notre vie à des signes (en tant que lecteurs ; en tant qu’auteurs).

De ce fait, la répétition devient pour Péguy la marque d’une scansion qui rejoint cette part d’oralité non pas étrangère à la poésie (et en ce sens vie ajoutée à elle) mais au contraire « consubstantielle à presque toute poésie ». Si Péguy accorde une telle importance à la scansion, tout entière marquée par le vers, dans son unité, éprouvant une méfiance particulière vis-à-vis du rejet et du contre-rejet, il inscrit logiquement son travail dans le passé le plus vif, tissant, comme tout poète de sa trempe, une filiation avec les temps nobles et reculés. « La poésie de Péguy ne va pas à rebours de l’histoire littéraire, elle la remonte. Loin de tout archaïsme, de ce goût de l’ancien que le poète flaire et déplore chez Victor Hugo, elle recueille ce que le passé a de fécond et de vif. Parce qu’elle est enracinée, elle porte un fruit nouveau ». « [U]ne révolution est un appel d’une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite, un appel d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde, un reculement de tradition, un dépassement en profondeur ; une recherche à des sources plus profondes ; au sens littéral du mot, une ressource », note Péguy quelque part (nous soulignons).

Et lorsque l’on regarde les poèmes de Péguy dans le détail, l’on prend conscience – la pesée se fait en notre mémoire – du poids exact de cette tradition. Ont particulièrement influencé cet auteur la rime réitérée et l’assonance à l’hémistiche présentes chez Rutebeuf ; l’anaphore chez Du Bellay avec la succession des « Quand » et des « Heureux qui » servant de « tremplin » à ses sonnets ; l’allure « à la fois populaire et oratoire » de la traduction de L’Imitation de Jésus-Christ par Corneille. Ce poids de la tradition manifeste l’importance – pour le poète – de la transmission qui doit être véhiculée par toutacte poétique.

Si l’on devait retenir une seule œuvre, œuvre qui manifeste à son acmé ce devoir de filiation et l’oralité nue que porte en lui, pour la protéger et l’exalter, tout poème, ce serait – sans hésitation – Ève.

Ève est l’œuvre testament, l’œuvre totale qui récapitule l’histoire du salut depuis le paradis terrestre jusqu’au monde moderne. Œuvre en laquelle le « langage parle », dans le sens heideggérien de : die Sprache spricht. Et qu’est-ce qui coïncide avec cette « parole humaine » (fût-elle ce qui a pour nompoésie) dans le moment même où elle survient, où elle organise, strophe après strophe, la façon suivant laquelle, survenant, elle parle le langage ? Le dévoilement d’un être ; d’un être magnifique. Comme l’écrit Levinas, – et Péguy fait se manifester le langage, dans sa poésie, comme il fait se manifester la pensée –, « [c]onformément à la grande tradition de notre philosophie, [le langage] n’est pas la simple expression d’une pensée qui lui préexisterait et qui le commanderait ; il est toujours envisagé comme une instance vouée à la même œuvre que celle de la pensée : savoir et dévoiler l’être. S’il ne se réduit pas au psychisme intérieur de la pensée, il reste néanmoins le lieu de la vérité ».

Un être magnifique, écrivions-nous. Oui : tout est merveille, chez Ève. Y compris les quatrains non retenus : « Puissions-nous retrouver notre joie enfantine / Le jour que nous serons requis et partagés. […]  Puissions-nous contempler l’homme de Nazareth, / L’ouvrier du bois d’orme et du bois de bouleaux […] ». Ainsi que le remarque Pie Duployé dans sa thèse intitulée La religion de Péguy (Paris, Klincksieck, 1965, 743 pages), « Ève est un chef-d’œuvre, et une œuvre nouvelle. Péguy, qui le disait, devait avoir ses raisons. Nous le croirons d’autant plus volontiers qu’il s’en est expliqué de la manière la plus explicite, dans le texte que lui-même désigne souvent, pour être bref, sous le nom de Durel – il dit le Durel – et qui est celui publié d’abord par le Bulletin des Professeurs catholiques de l’Université, donné dans le Bulletin n°31, du 20 janvier 1914, comme un article sur l’Ève de Péguy, et signé du pseudonyme de J. Durel ».

Si l’on devait, dans un souci extrême de synthèse, avancer deux mots qui puissent, dans leur simple diction, rendre audible quelque chose de cette œuvre foudroyante qu’est Ève, ce serait harmonie etsacré.

Et nous permettent de le comprendre deux morceaux du court texte qu’a écrit Péguy sur son miracle, texte publié sous pseudonyme, texte que nous venons d’évoquer – avec l’aide de Pie Duployé – et qui a été republié dans ce volume de la Pléiade : « Cette Ève se présente […] comme une immense tapisserie et elle offre constamment au point de vue littéraire et généralement au point de vue de l’art cette qualité essentielle de la tapisserie et de la fresque, et tout y est sacrifié à cette qualité essentielle de la tapisserie et de la fresque, que les plans y restent à leur place, qu’ils demeurent parallèles, qu’ils ne débordent jamais de l’un sur l’autre et notamment que les fonds ne débordent, n’avancent jamais sur les premiers plans et en retour que les personnages ne crèvent jamais le fond. Nulle disparate, rien de criard, les tons les plus éloignés restent parents. Comme dans une tapisserie, les fils passent, disparaissent, reparaissent et les fils ici ce ne sont pas seulement les rimes, au sens que l’on a toujours donné à ce mot dans la technique du vers, mais ce sont d’innombrables rimes intérieures, assonances, rythmes et articulations de consonnes, tout un immense appareil aussi parfaitement docile que l’appareil du tisserand ».

« Il est probable, quelle que soit la fortune actuelle de ce livre, qu’il ne développera toutes ses puissances qu’après de longues incubations. Il est fort possible qu’il dépasse notre temps : c’est un livre tout plein du sacré, c’est-à-dire de ce dont nous manquons le plus, de ce dont nous avons même perdu le sens. Péguy a dit autrefois qu’en ce monde moderne tout le monde était moderne et même ceux qui combattent le moderne et encore plus ceux qui sont investis pour le combattre et qui ne le combattent pas ».

Il faut lire et relire Ève, il faut se laisser toucher – en chaque parcelle de son corps – par ce miracle. Il faut découvrir et redécouvrir, dans le même mouvement, cette œuvre majeure (puisqu’il n’est pas hasardeux d’avancer qu’elle ne pourra jamais être entièrement découverte). Et, découvrant Ève, la redécouvrant, comment ne pas brûler d’être face à ce qu’elle est, réellement face à elle ? Face au « marbre et au mouvement », à « la loi et à la grâce », à l’invention et à la mémoire, au rêve et au rire, à la nage et à la marche… : « l’alexandrin revient à la mémoire sur la route et rythme le pas », notent les éditeurs. En cette œuvre, l’alexandrin « relève de la performance physique ». Fasciné par la fécondité hugolienne, « inégale mais régulière », Péguy l’a pliée à son ascèse de pèlerin.

Si Ève éveille en nous, lors de notre lecture éblouie, le rêve qui, loin de procéder d’une fatalité, « s’articule comme un affranchissement », ainsi que l’a noté Levinas dans « La transcendance des mots », comment ne pas l’embrasser avec notre vie propre, avec la somme des frissons et des ordinaires qui la constituent, dans l’élan le plus ardent et le plus pur ? Dans un irrépressible désir qui est une soif non d’absolu, mais d’elle ; ce qui revient exactement au même, tant elle se confond – mais d’une enfantine manière – avec l’absolu.

« L’œuvre de Péguy a souffert de son destin paradoxal sous l’Occupation. Indexée par la Révolution nationale, revendiquée par la Résistance… Mais sa poésie renaît aujourd’hui, dépoussiérée, et dans une nécessité plus vive. Il est temps de redécouvrir, via une édition qui en restitue enfin la trajectoire, sa parole juste ».

 

Matthieu Gosztola

 

Un volume, relié pleine peau sous coffret illustré

Format : 105 x 170

Nombre de pages : 1888

Prix : 75 €

Prix de lancement : 67,50 € jusqu’au 31 décembre 2014

 


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A propos de l'écrivain

Charles Péguy

 

Charles Pierre Péguy (Orléans, 7 janvier 1873 ; Villeroy, 5 septembre 1914) est un écrivain, poète et essayiste français. Il est également connu sous les noms de plume de Pierre Deloire et Pierre Baudouin1.

Son œuvre, multiple, comprend des mystères d'inspiration médiévale en vers libresNote 1, comme Le Porche du Mystère de la deuxième vertu (1912), et des recueils de poèmes en vers réguliers, comme La Tapisserie de Notre-Dame (1913), d'inspiration mystique, et évoquant notamment Jeanne d'Arc, un personnage historique auquel il reste toute sa vie profondément attaché. C'est aussi un intellectuel engagé : après avoir été militant socialiste libertaire2, anticlérical, puis dreyfusard au cours de ses études, il se rapproche à partir de 1908 du catholicisme et du conservatisme3 ; il reste connu pour des essais où il exprime ses préoccupations sociales et son rejet de la modernité (L'Argent, 1913).

 

(Source Wikipédia)

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com