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Parmi les loups et les bandits, Atticus Lish

Ecrit par Léon-Marc Levy 25.08.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, USA, Buchet-Chastel

Parmi les loups et les bandits (Preparation for the next Life), août 2016, trad. américain Céline Leroy, 558 pages, 24 €

Ecrivain(s): Atticus Lish Edition: Buchet-Chastel

Parmi les loups et les bandits, Atticus Lish

 

 

Zou Lei est une fille du Nord-Ouest de la Chine, « territoire de tribus de bergers nomades qui ne reconnaissaient pas les frontières entre les nations ». Elle a vécu son enfance entre son père et sa mère, une vie rude et pauvre, rêvant – au fil des récits de sa mère – du pays merveilleux « situé tout là-bas, par-delà tous les bandits et les loups ». Mais en attendant le rêve, la petite fille vit le cauchemar de la mort de son père – soldat de l’Armée Rouge de Mao tué dans une bataille – et de l’extrême pauvreté. Alors l’Amérique, sûrement. New-York et ses promesses fantasmées.

Brad Skinner, lui, est américain, tout juste libéré du corps des Marines après plusieurs graves blessures. « Libéré » n’est pas le mot, Atticus Lish construit la « prison » qui le retient, peut-être à jamais, dans sa tête. Il erre dans NYC, perdu, hébété, à la recherche de… quoi ? Un job peut-être, une rencontre. C’est difficile, il fait un peu peur avec sa gueule cassée.

New-York, la grouillante, l’improbable, la brassée. Pas la glorieuse. Celle de l’après-11-septembre, sombre, encore tétanisée, parano, haineuse. New-York des Latinos, des Asiatiques, des Noirs, des Arabes. Les rues entassées des pauvres, des petits boulots, de la violence quotidienne, banale. Loin, très loin du pays rêvé des contes de la mère de Zou Lei : « parmi les bandits et les loups », mais finalement si proche des rues des villes d’Irak, où Brad a connu toutes les misères. Et Zou Lei avance, hébétée :

« Ça criait et ça courait autour d’elle, bousculait et implorait, lui attrapait la manche. On lui mit des prospectus dans la main qu’elle laissa tomber. Bouches édentées, plus jeunes qu’elles n’y paraissaient. Des clandestines originaires des villages des veuves. Gel nettoyant, massage de pieds, douche thaïe, bus pour Atlantic City. Un néon indiquant un bar karaoké s’alluma dans la nuit. Elle vit les visages innombrables d’inconnus, les ouvriers à coupe en brosse, des cageots de colza transportés à l’arrière d’une fourgonnette ».

Et Brad court hébété :

« Les ordures dans la rue avaient une odeur particulière. Dans les vitrines, il vit des rôtis de porc rouges suspendus à des crochets en acier. Une mère était accroupie pour aider son petit garçon à uriner dans le caniveau. Quand il jeta sa canette vide dans une poubelle, un immigré équipé de protège-manches fleuris passa derrière lui et la ramassa avec une pince. Il entendit la psalmodie de toutes ces voix qui se chevauchaient ».

Deux errances que les hasards de la Ville tentaculaire vont faire converger.

Atticus Lish nous offre un roman plus qu’urbain, post-urbain peut-être. Les tours du WTC en s’effondrant ont mis fin à quelque chose qui était la ville et qui est devenu le terrain de toutes les peurs, de toutes les solitudes, de toutes les méfiances. Un tissu paranoïaque comme une toile d’araignée où se prennent les pauvres destins d’êtres sans destin. La guerre, la prison, la pauvreté, la perdition et… l’amour, quand même.

Lish se fait classique pour nous conter la rencontre des deux personnages, hors lieu, hors temps.

« Elle était assise dans les escaliers de secours, vêtue d’un jean moulant élimé. Elle avait les mains décolorées par le travail, sa chevelure noire maintenue dans une queue-de-cheval et il aperçut ses cuisses repliées sous elle. Elle avait remonté le haut de sa casquette et elle le regarda.

– Salut, dit-il.

– Elle l’observa qui s’approchait ».

Et cette rencontre est comme un ilot de lumière au fond des ténèbres qui partout enferment les faibles dans cette Amérique de vengeance qui a transformé le rêve américain en cauchemar. L’Amérique du Patriot Act, du « choc des civilisations » de Bush.

« Les gardiens s’en prenaient à tous les Asiatiques, les musulmans, ceux de Trinidad, les Noirs, les basanés, n’importe – tout ce qui ressemblait à un Arabe, parce qu’ils sont trop cons et que ce sont des putains de racistes qui croient que tous ceux qu’ont la peau foncée sont pareils. Ils débarquent avec les chiens à minuit, foutent le boxon dans la cellule, déchirent tes papiers en règle ».

Skinner scande son rêve de toujours – une femme qui l’aime – de ses démons intérieurs, de sa mémoire ravagée par les flashes de l’enfer de la guerre qui le brisent sans avertir, à tout moment.

« Le riz était froid et lardé de graisse qui virait au blanc en se solidifiant. Quand on brûle un cadavre, se souvint-il, la graisse cuit et après, ça fout comme une espèce de cire durcie partout. Sa fourchette sentait le rance. L’odeur réveilla quelque chose en lui et il abandonna son assiette, sortit et pensa que ça passerait avec le froid de l’extérieur, mais deux secondes plus tard, il se plia en deux, pris d’un haut-le-cœur, et vomit une bouchée de grumeaux orange au milieu du trottoir ».

Y a-t-il donc un bonheur possible pour des êtres qui ont connu l’enfer ? Obstinément, avec un art consommé de la narration minutieuse, Lish va nous répondre, nous emmenant sur une piste haletante, noire comme la nuit dans laquelle nos deux héros s’enfoncent. La superbe traduction de Céline Leroy a parfaitement intégré cette noirceur, tant dans le rythme des phrases que dans les champs lexicaux.

Y a-t-il une lueur au bout ? Question lancinante qui accompagne le lecteur dans cette sombre odyssée urbaine.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Atticus Lish

 

Atticus Lish est né en 1972 aux États-Unis. Il a travaillé en usine, comme saisonnier, déménageur, télémarketeur et a servi dans les Marines avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Parmi les loups et les bandits, son premier roman, a reçu un accueil exceptionnel et a été couronné du prestigieux Pen/Faulkner Award.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil