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Par où Or (ne) ment, Vincent Wahl (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 19.10.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Par où Or (ne) ment, Vincent Wahl, Éditions Henry, Coll. Les Écrits du Nord, avril 2021, 204 pages, 14 €

Par où Or (ne) ment, Vincent Wahl (par Murielle Compère-Demarcy)


Cet opus constitue la preuve par sa publication que la poésie peut prendre en charge la réalité, en l’occurrence le réel économique contemporain puisque le focus de ses mots s’est orienté sur un examen de l’économie néolibérale en cours (« Aucun de nous n’échappe à l’économie. Comment la poésie le pourrait-elle ? »). Davantage, ses mots se livrent au combat contre cette perspective économique : « quiconque en empoigne le pommeau, écrit Alain Damasio dans la préface, peut ressentir, je crois, cette excitation étrange d’avoir enfin une arme pour se battre (…) contre ce qui nous tient, se battre moins en frappant qu’en jouant du tranchant de la lame pour découper cette viande d’évidence qui s’avançait fauve et qui n’est qu’un monstre de papier, de frictions et de croyances : l’économie néolibérale, toute rugissante dans sa dette ».

Le titre joue sur les mots afin de souligner les apparences trompeuses, l’image de l’Or qu’il travaille révèle, par l’épée de forge du Dire poétique, des pans obscurs d’un paradis économique insidieux. Le sous-titre poursuit sur le même ton : « Manuel riche ». L’ornement (les pampres séduisantes vrillant autour du thyrse du néolibéralisme, spectre contemporain brandi par des forces au pouvoir) se révèle le bijou trompeur d’une réalité prise en étau dans un écrin bluffant.

L’économie néolibérale dans le viseur de Vincent Wahl, lequel avec honnêteté cite ses sources autrement dit « emprunts et dettes » dans un répertoire des citations en fin d’opus, est ici scrutée avec un œil critique fortifié « de nombreuses lectures, écoutes, visionnages » conférant à son examen une dimension didactique. La genèse et l’écriture de ce poème, nous précise l’auteur, ont duré une dizaine d’années. Recourant au procédé du collage, Vincent Wahl a amalgamé des citations, des résumés, des paraphrases et des formulations plus personnelles. Relevant le défi, non « fatal » (« ce n’était pas fatal nonpas fatal qu’on réduise (l’or) à un métal »), d’appliquer à l’économie la puissance poétique, Vincent Wahl tente de dévoiler « en explorant les métaphores », les consentements tacites ou éloquents au travail dans la trame de ce langage esthétique qui pourrait s’avérer tout compte fait utile. L’auteur propose de suivre ici un parcours en cinq parties, avec l’évocation des émotions liées à la matérialité de l’argent dans « Présence réelle », l’aspect de sa dématérialisation sous la forme d’une dette dans « Partie double », la fabrique de cette dette financière dans « Transmues » et « Double fond », l’évocation des mythes sous-jacents enfin dans « Défondre ». Les personnages animant ce parcours sont l’Or, celui qu’il tient dans son emprise : Leeb Louis, la Dette et son avatar Biquette, Monsieur Sequin incarnation carnassière et rentière de la Dette, TINA « l’ensuqueuse », Lady-la-Tchatche « sa sèche maman », l’Alchimiste, le Prince, le Clerc, l’Anthropologue, le général Suter « en martyr de l’économie réelle, en pigeon d’une finance (…) déjà virtuelle », enfin l’Ane le non-profiteur. Où gît l’Or rutile un engrenage dont les roues pleines à ras bord d’argent monnayé tournent baudruches obscènes sur elles-mêmes dans des ornières emplies de joyaux entassés où se mire la Dette. Peut-on y échapper ? S’échapper de l’« insupportable aimantation » ? Et comment du point de vue collectif nous acquitter du grand corps malade de l’économie et bien vivre la dette « comme objet d’intérêt public non partisan » ? Comment faire accepter, se demandent « les croquants », et accepter, s’indignent les croqués, les renoncements indispensables ? L’opus poétique, « manuel riche » de Vincent Wahl, jalonne le cheminement de nos interrogations de balises et clins d’œil d’une lucidité aussi brillante mais plus clairvoyante que l’Or, le long d’un parcours examinant les rouages d’une machinerie politique à l’œuvre pour nous faire avaler la pilule via d’impeccables méthodes de communication bien huilées, pour noyer le poisson par la force pernicieuse de manipulations cupides habiles à imputer à chacun la dette publique et à l’assimiler à la dette privée. Qui est le trompeur, qui est le trompé ? Économie néolibérale, avez-vous dit ?

De la dépense publique

au moins autant que du climat :

Faire la mère des épouvantes

pari revendiqué – pari gagné

Pébroc une morale pour notre temps ? Sous l’œil de la Poésie « jamais plus jamais /Orne ment »…


Murielle Compère-Demarcy


Vincent Wahl, poète, chroniqueur, né à Strasbourg en 1957, vit aujourd’hui à Metz et à Paris. Il co-anime avec Alain Helissen, depuis 2007, un cycle de rencontres poétiques à la médiathèque Verlaine de Metz, et a publié : Œil ventriloque (2008) et Tous les râteliers (2010) aux éditions Rhubarbe ; Communauté des parlants (éd. Cylibris) ; livres d’artiste : à plats/asecs (éd. Eole) ; De nos coques les claire-voies et Six masques de Saturne (avec Max Partezana).


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire


Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021