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Nous sommes tous morts, Salomon de Izarra

Ecrit par Léon-Marc Levy 06.05.14 dans Rivages, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Fantastique, Roman

Nous sommes tous morts, 7 mai 2014, 120 p. 15€

Ecrivain(s): Salomon de Izarra Edition: Rivages

Nous sommes tous morts, Salomon de Izarra

 

Si vous adorez les frissons nocturnes, les grandes peurs venues du fond de l’enfance et qui, toujours, nous poursuivent de leurs frissons délicieux, n’hésitez pas un instant, précipitez-vous sur le livre de Salomon de Izarra ! On jurerait par moment que ce n’est pas un livre de notre temps, on le dirait sorti tout droit du XIXème siècle, voire du XVIIIème siècle baroque. Les lectures de l’auteur sont là, sans cesse présentes, traversant en fulgurances régulières le récit haletant et terrifiant : Melville, Poe, Maupassant, Lovecraft et d’autres encore.

Le thème aussi est récurrent dans la littérature fantastique : le bateau maudit, hanté, fantôme. Et le jeune Izarra n’hésite pas, il fonce tête baissée avec un talent, un culot inouïs, sur les traces de ses fantômes littéraires ! Ses maîtres. Et le culot ici trouve toute sa récompense.

« Nous sommes tous morts » est une réussite parfaite. Âmes sensibles s’abstenir ! On a droit à toute les formes de l’horreur fictionnelle, les ombres, le froid glacial, le brouillard, les meurtres, les suicides, le cannibalisme enfin, parce qu’il faut bien survivre ! Vous serez avertis, ne vous plaignez pas au critique, il vous dit là que ce livre n’est pas fréquentable. Enfin, tellement fréquentable veut-il dire : un vrai bonheur d’horreur !

Le Providence, c’est le nom du navire. Une baleinière qui prend la mer pour une campagne de chasse. Bien sûr, c’est d’une absolue familiarité pour les lecteurs d’Herman Melville et son Moby Dick. La citation d’ailleurs est affichée dès le départ :

«  Le Providence avait également fait sa réputation. C’était un énorme baleinier digne d’Achab : suffisamment gros pour contenir un équipage de vingt personnes, tout en étant à la fois long et fin. »

Le voyage qui commence ne sera pas sur la mer mais dans les chenaux de l’Enfer.

Salomon de Izarra est aussi un grand lecteur de Guy de Maupassant. Des paragraphes entiers évoquent les « contes fantastiques ». Une manière d’écriture, effarée, haletante, presque hurlante. Ecoutez :

« Mon instinct me poussa à sortir : la nuit était toujours là. Non pas une nuit noire, perdue, un bloc d’ombre dans lequel nous étions emprisonnés, non, mais une fausse nuit, pâle, encore assez claire pour nous distinguer les uns des autres, mais suffisante pour que nos visages nous mentent. Quelle heure était-il ? Quelle heure, bon Dieu ! Quelle heure ! »

Les derniers mots de la citation reprennent mot pour mot un passage de « La Nuit » de Maupassant, quand le héros, perdu la nuit dans Paris, arrive aux bords noirs de la Seine.

Tout le récit est présenté comme le journal personnel du narrateur, ce qui, bien sûr, accentue par l’immédiateté narrative l’effroi. Régulièrement le « manuscrit » retrouvé porte des passages abimés et illisibles (« ici le texte est illisible. L’encre est diluée par les larmes. Le reste du passage est raturé et le bas de la page arraché. »)

Autre allusion claire à Maupassant : le sentiment de dédoublement, de perte d’identité, de perte de soi, comme dans le « Horla ».

« Je flottais dans mes vêtements à cause des privations et je m’étais un peu voûté. Je réalisai que non seulement je n’étais mentalement plus moi-même, mais que mon corps ne me ressemblait plus : si on m’avait affirmé que j’étais quelqu’un d’autre je l’aurais cru. »

Il n’est pas question de vous en dire plus sur le récit. La manière dont il distille l’angoisse et la peur comme un poison interdit toute forme de « compte-rendu » et c’est tant mieux.

Ou tant pis pour vous, si vous allez partager le voyage infernal que vous propose Salomon de Izarra !

 

Leon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Salomon de Izarra

 

Né en 1989, Salomon de Izarra prépare une thèse sur l’écriture de l’enfermement, à l’université de Tours.

Il est guitariste dans un groupe de black metal symphonique baptisé Ordeathral.
Remarqué pour Nous sommes tous morts (Rivages, 2014), il signe avec Camisole son second roman.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil