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Nos parents nous blessent avant de mourir, My Seddik Rabbaj

Ecrit par Fawaz Hussain 15.08.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Roman, Le Serpent à plumes

Nos parents nous blessent avant de mourir, avril 2018, 263 pages, 19 €

Ecrivain(s): My Seddik Rabbaj Edition: Le Serpent à plumes

Nos parents nous blessent avant de mourir, My Seddik Rabbaj

 

Portrait d’une femme, roman d’un pays

La trentaine, une Marocaine récemment divorcée conduit sa voiture de Marrakech jusqu’à l’endroit « où finit la ville ». Ressassant son divorce, elle tente d’en comprendre les vraies raisons. Est-il dû à son « sale caractère » comme le prétend son ex-mari, ou à une malédiction héritée ? Si elle se pose cette question, c’est que toutes les femmes de sa famille du côté de sa mère étaient divorcées ou du moins étaient restées sans mari durant la majeure partie de leur vie. Elle revisite en particulier l’histoire de sa grand-mère maternelle Habiba et, à travers elle, toute la condition des femmes au Maroc depuis la deuxième moitié du XXe siècle à nos jours. « Je veux, à travers elles, répondre à mes propres questions ».

Le vrai roman commence au chapitre II, quand nous apprenons que « Habiba était sœur de deux filles et de deux garçons ». N’étant presque jamais à la maison, le père abandonne l’éducation de ses enfants à son fils aîné Hadi et à sa fille Mina. Il passe les voir de temps à autre, apportant un maigre couffin de provisions, de quoi nourrir les six bouches pendant trois jours à peine. Il entretient en cachette une femme plus jeune, plus belle que la sienne, au mépris des règles strictes de l’islam interdisant toute relation extra-conjugale. Délaissée par le mari, la mère, Fatouma, se bat pour subvenir aux besoins de la famille, lave le linge sale des riches et se mure dans un silence qu’elle ne quitte plus.

C’est à Marrakech où elle habite, et plus précisément sur la fameuse place de Jemaa-el-Fna, où « les interdits tombaient, tous les interdits », que Habiba découvre avec ses camarades de classe ses premiers émois. Elle comprend vite qu’une force incroyable l’attire vers Taoufik : « quelque chose de nouveau et d’indéfinissable l’attachait désormais à lui ». Dès qu’elle quitte la maison où elle étouffe, elle « s’envole auprès de son amant ». La narratrice parle d’un « amour platonique », et pourtant Habiba et Taoufik s’embrassent longuement et se serrent l’un contre l’autre : « Elle aimait sentir les battements du cœur de Taoufik s’accélé­rer dans ces moments »… Peut-être le mot platonique a-t-il un autre sens au royaume du Maroc.

Cette idylle prend fin avec la découverte par le frère de l’héroïne, Hadi, du bulletin scolaire de la jeune fille : que de zéros, et surtout, que d’absences non justifiées ! Prévenu, le père s’érige d’un seul coup en garant de la morale et de la bonne conduite. Il rentre en trombe à la maison et, à coups de ceinture, corrige sa fille avec une telle violence qu’il la laisse pour morte. Comme c’est souvent le cas dans les sociétés arabo-musulmanes, il craint le déshonneur d’être le père d’une fille perdue, qui n’a plus sa virginité, et décide d’assumer de la pire façon la responsabilité qui lui incombe, en la mariant au plus vite. La belle et douce Habiba devient du jour au lendemain l’épouse du tanneur Mahjoub, l’homme le plus malodorant, et le plus laid de Marrakech.

« Ses lèvres charnues étaient noircies par le tabac et ses gencives marron foncé d’où sortaient des dents cariées ressemblaient à un morceau de bois mal verni. Ses yeux restaient tout le temps larmoyants et les paupières étaient comme saignantes ».

A seize ans, Habiba est une vache qu’on marchande et qu’on vend fissa.

« Elle savait aussi qu’il n’était pas possible de contester l’ordre de son père ; la peur que celui-ci avait réussi à implanter dans les cœurs de ses enfants l’empê­chait de penser à un affront ou un refus ou à n’importe quelle sorte de désobéissance ».

À peine relevée de couches, Habiba fait une fugue. Elle s’en va seule, avec l’argent de la maison, en direction de Safi. Dans cette ville, il lui arrive un jour d’être témoin d’un grand événement historique : la Marche verte pour la reconquête du Sahara orchestrée par Hassan II. En y participant, mue par un vague élan patriotique, elle tombe sur le mari qu’elle a abandonné et qui lui fait savoir d’un même mouvement qu’il l’a répudiée, s’est remarié et compte récupérer son argent. Habiba réussit, grâce à la complicité de son amie Meriem, à s’échapper de Marrakech où elle a été ramenée de force. De retour à Safi avec elle, elle est prise dans le tourbillon d’une nouvelle aventure : elle devient danseuse de cabaret et semi-prostituée, mais de haut vol, ne monnayant ses services qu’aux plus fortunés.

C’est au cours de cette vie dissolue qu’elle mène que Habiba découvre l’amour avec Mansour, un homme doux et beau, et devient une jeune femme rangée. Elle donne naissance à deux filles, mais traîne comme un boulet pour le restant de ses jours son passé de danseuse. Après la noyade accidentelle de son mari, elle décide de regagner Marrakech. Dans ce troisième volet du roman, le rythme de la narration s’accélère. Les filles, Mina et Touria, ont grandi et sont désormais prêtes à se marier. Mina donne à Mustapha le footballeur une fille, qui n’est autre que la narratrice, laquelle, enchaînant à l’histoire de sa grand-mère Habiba, raconte le combat de sa propre mère en vue d’un monde meilleur pour les femmes de son pays.

Ce roman ne décrit pas le Maroc des cartes postales, le pays du désert grandiose du sud de Ouarzazate ou du majestueux Atlas. On nous montre plutôt le Maroc des mâles lubriques, bornés et sans merci, un pays ayant perdu son âme depuis très longtemps et devenu un État de non-droit, quoi qu’en disent plusieurs protagonistes. Nos parents nous blessent avant de mourirdécrit un monde où l’homme est un bourreau, le maître absolu après Dieu et le roi. Quant à la femme, l’autre moitié de la société, elle est une victime qui subit l’enfer du quotidien. Ce ne sont pas seulement les parents qui nous blessent avant de mourir, mais l’État qui n’offre pas la moindre protection aux plus vulnérables, aux plus démunis. Le Maroc de ce roman est à l’image de Jemaa-el-Fna telle que la revoit Habiba après son retour :

« La place était devenue la place où chacun se battait pour vivre en inventant qui une bizarrerie, qui une extravagance pour drainer un public. Les comédiens ne l’émouvaient pas outre mesure, les odeurs qui se dégageaient des restaurants en plein air ne la faisaient plus saliver ».

My Seddik Rabbaj est l’ambassadeur de la cause féminine de son pays. Il écrit un excellent roman dans un style doux, mélodieux, sensuel, oriental en somme. Tout au long de la narration, il nous plonge dans une société marocaine aussi patriarcale que vénale. Comme à Mina, « l’injustice que vit la femme marocaine, l’inégalité dans laquelle elle végète sans espoir d’en sortir jamais », lui arrache des cris vengeurs. Ce roman est un hommage rendu à toutes les femmes martyres de la tyrannie des hommes.

 

Fawaz Hussain

 


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A propos de l'écrivain

My Seddik Rabbaj

 

My Seddik Rabbaj est né en 1968. Romancier et nouvelliste, il vit à Marrakech. Nos parents nous blessent avant de mourir est son quatrième roman.

 

A propos du rédacteur

Fawaz Hussain

 

Fawaz Hussain est né au nord-est de la Syrie dans une famille kurde. Il vit à Paris et se consacre à l’écriture et à la traduction des classiques français en kurde, sa langue maternelle.