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Noir diadème, Gilles Sebhan (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 01.04.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Polars, Roman, Le Rouergue

Noir diadème, Gilles Sebhan, janvier 2021, 192 pages, 18 €

Edition: Le Rouergue

Noir diadème, Gilles Sebhan (par Patrick Abraham)

 

Gilles Sebhan, à cinquante-quatre ans, est l’auteur d’une œuvre variée, déjà importante et, osons le dire (les écrivains français contemporains méritant ce qualificatif ne sont pas si nombreux), inconfortable – comme en témoignent ses essais biographiques sur Genet (Domodossola, le suicide de Jean Genet, Denoël, 2010), Mandelbaum, et surtout Duvert à qui il a consacré deux livres (Tony Duvert, l’enfant silencieux, Denoël, 2010, et Retour à Duvert, Le Dilettante, 2015). Il a raconté dans un récit prenant son séjour en Egypte après la chute de Moubarak : si on met en parallèle sa Semaine des martyrs (Les Impressions nouvelles, 2016) et les Rêveurs d’Alain Blottière (Gallimard, 2012), on a une fine compréhension des déceptions et trahisons postrévolutionnaires sur l’autre rive de la Méditerranée. Salamandre (Le Dilettante, 2014), dont l’action se déroule dans le milieu des sex-shops parisiens et de la prostitution masculine, ne peut pas non plus laisser indifférent.

Noir diadème est un polar, le quatrième volume d’une tétralogie – pour l’instant – ayant pour titre général Le Royaume des insensés (ce titre s’éclaire peut-être dans une phrase du dernier chapitre) où réapparaît le personnage du lieutenant de police Dapper, flic scrupuleux mais sans ambitions de carrière à la vie personnelle tourmentée, c’est le moins qu’on puisse dire – mais il faut lire le cycle dans son ensemble pour le saisir.

Il y a un meurtre dans un camp de migrants près de la frontière belge. Oui, dans l’un de ces slums de fortune, « entre un canal et l’arrière d’une usine désaffectée », où patientent, s’opiniâtrent et parfois crèvent de jeunes hommes convoitant une existence meilleure en Grande-Bretagne. La victime, Azlan, est un garçon de quinze ans, venu d’Afghanistan, que l’on retrouve violé et atrocement mutilé (testicules arrachées, cœur prélevé). Dapper pourrait bâcler son travail : un « mineur isolé » qui se vend, avec d’autres, dans les toilettes publiques pour subsister, quel intérêt. Mais il s’entête comme s’il avait un compte à régler. On soupçonne l’effrayant Marcus Bauman, tueur récidiviste du Brabant mort naguère dans l’incendie d’un centre thérapeutique, d’avoir commis le crime. Le mode opératoire semble presque le même, en tout cas. Mais « presque » seulement.

Comme il s’agit d’un polar, rien ne sera détaillé ici des étapes de l’enquête de Dapper (qui est bien sûr, comme dans tout bon thriller, une confrontation hallucinée avec lui-même, son passé, ses fantômes) et de la réalité terrifiante qu’il découvre dans un casino-bunker de la côte belge. Le récit rondement mené par Sebhan ravira les amateurs du genre avec ses rebondissements, ses scènes enlevées, sa précision documentaire, mais l’essentiel est ailleurs. L’une des grandeurs de ce livre qui évite tout manichéisme et, rare audace, tout positionnement moral gratifiant, est de nous obliger à ouvrir les yeux sur un monde que l’on préfère souvent ignorer, qui se situe pourtant à nos portes, dont la presse ne parle que dans des articles tristement répétitifs, et de donner une voix aux inaudibles (la figure de Genet fleurissant truqueurs et macs captive Sebhan, on le devine*) : réfugiés en attente d’un bateau ou d’un camion pour franchir la Manche et gamins psychotiques du centre thérapeutique comme le petit Hans « au corps bafouillant » ou Mircea « dont le regard translucide avait contemplé sa famille assassinée ». Si un lecteur achève Noir diadème dans un train s’arrêtant gare de l’Est, et s’il traverse le jardin Villemin pour rejoindre le quai de Valmy, par exemple, pourra-t-il observer les Afghans de seize à vingt-cinq ans qui y survivent et dorment avec la même froideur agacée ?

Blottière a été nommé. Ce n’est pas un hasard. Sebhan et lui sont sans doute les écrivains d’aujourd’hui les plus délicats, les plus justes, les moins effarouchés dans l’évocation de l’adolescence, et Nathan et Goma, dans Rêveurs, en quelque façon les frères de Théo, le fils de Dapper, et d’Ilyas, l’un des « mineurs isolés » que le lieutenant décide d’adopter (né de père inconnu, il avait donc des comptes à régler, mais avec lui-même) et à qui Théo vouera une amitié brûlante.

Le roman se termine par les funérailles d’Azlan, que prennent en charge Dapper et l’un des voyous-tapins du camp de migrants : Dapper ne finira pas emmuré comme Antigone, nul Créon ne le punira pour son obstination, mais il sera parvenu à rendre la terre plus légère à une jeune ombre, à lui offrir une digne tombe, à retarder la cruauté de l’oubli, à honorer par anticipation la mémoire de « tous les enfants qu’il ne sauverait pas ». C’est aussi l’un des privilèges de la littérature. Malgré des faiblesses stylistiques marginales (certains dialogues sonnent un peu faux, trop mimétiques de l’oralité, alors que l’effet d’oralité dans une fiction ne peut être obtenu que par l’artifice), Noir diadème constitue une troublante réussite.

Qu’un cinquième volume complète ou non Le Royaume des insensés, la fréquentation de Gilles Sebhan est hautement recommandée.

 

Patrick Abraham

 

* Sebhan est peintre : lire dans le numéro de mars 2021 de la Revue Europe, Peindre Genet.

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