Identification

Nocturnes (Trois violences), Chantal Chawaf (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 08.07.22 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Nocturnes (Trois violences), Chantal Chawaf, juin 2022, 122 pages, 15 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Nocturnes (Trois violences), Chantal Chawaf (par Yasmina Mahdi)

 

« Je ne laissais pas mon destin tomber en déliquescence » (Chantal Chawaf)

 

Fractures

Chantal Chawaf, née en 1943 à Paris, pionnière d’une écriture d’un point de vue féministe, a développé une œuvre atypique. En ce qui concerne son dernier ouvrage, Nocturnes (Trois violences), elle décide de ne plus écrire dans le factice, c’est-à dire dans le manque de vraisemblance et dans la simulation, dans le facticius (l’artificiel, l’imitatif). Cette tentative pourrait se comprendre comme un manifeste contre une atteinte profonde du sujet, allant jusqu’à la dévastation. Pour preuve, dans trois récits inauguraux, des personnes esseulées et naïves relatent une agression intime. Le désir sexuel a des accents de mort et d’addiction toxicomaniaque. Le viol est présenté par le violeur à ses victimes comme une substance initiatrice, préalable de la séduction.

Le cadre de la première nouvelle semble issu d’une séquence de film d’horreur, lorsque Dracula, sous la forme d’une hideuse chauve-souris, vient toquer contre la vitre de la chambre à coucher dans laquelle la vierge innocente attend inconsciemment son sacrifice, hypnotisée par le mort-vivant. Dans Nocturnes, « quoi de plus enveloppant que la nappe de chaleur qui vous entre soudain par la luminescence de deux yeux étrangers et descend dans votre chair, circule dans votre sang, palpe votre poitrine, vous ranime à la brûlure intérieure de ce flux dans votre cœur ? ». Même infiltration par surprise, même flétrissure que le Don Juan vieillissant commet, en appâtant l’imprudente par des pâtisseries et des sucreries dont elle se gave jusqu’à la nausée, avant de sombrer dans le traquenard. Le piège est destiné à attraper par surprise la jeune Helga, fascinée par le milieu bourgeois, l’épouse « théâtrale » (et lâche), la (fausse) tendresse du couple complice. Pourtant, la martyre immolée sur l’autel du prédateur ne se soumet pas, ne simule pas le plaisir. Elle ne finira pas en cendre mais remontera peu à peu vers la lumière…

Trois contes cruels, démoniaques, ont pour objet les rapports genrés, hétérocrates et phallocrates. Un vocabulaire sui generis, par exemple concernant la violence des manières de parler, de se comporter, et les fractures qui en découlent, amplifie le texte. Chantal Chawaf use de métaphores négatives et appositives qui assaillent la chair, l’organicité – métaphores de l’incendie, de la foudre, du regard, de l’érubescence, de la bestialité. Entre « des grands parterres fleuris » d’un appartement cossu mais démodé, « des ombres rapaces volaient à tire-d’aile au-dessus de la relation triangulaire » (encore un signe vampirique). L’agresseur à la sexualité criminelle et pathologique se repaît de l’effroi de la victime, jouit du mal-être post-coïtal de sa partenaire violée. Ailleurs, sur un autre continent, la substance matricielle, obscure, glauque, des éléments de la nature, trouble une jeune fille anonyme, tout en répondant aux affres de ses sensations organiques : « Des tentacules d’énergie inassouvissables me pressaient le cœur, le sexe, les yeux sous l’afflux de la sève terrestre, écœurante de gazon et de chaleur, congestionnaient les ovaires (…) je m’écoulais de mes cuisses, en rigoles brûlantes (…) Je m’enlisais, je me ramollissais dans la boue pimentée, douce-amère, poivrée, mouvante (…) ». La saturation végétale, animale d’un paysage luxuriant, suinte et envahit tous les pores, le monde extérieur contamine le corps féminin. L’approche de la génitalité diffère beaucoup du fantasme générique de l’érotisme et de la jouissance.

Dans Dépression-Jazz, le second nocturne, la narratrice, une jeune femme hagarde, donne l’impression d’être une zombie remontant des tréfonds d’une tourbe visqueuse. L’omniprésence de la décomposition, de la dégradation de tout organisme périssable, étouffe l’adolescente qui déambule à travers une banlieue vide, entourée de la sauvagerie de plantes exotiques, proie sans défense traquée par un féroce chasseur : « Il pleuvait un mélange liquéfié de crasse et de grêle qui irritait les yeux. L’enchevêtrement de rues, de ruelles et de terrains vagues ajoutait au malaise. Les commerces avaient leurs vitrines éteintes comme pour une fermeture définitive. Chaque devanture évoquait un catafalque tendu au-dessus d’un cercueil ». Comme dans le cinéma de David Lynch, les scénarii sont silencieux et anxiogènes, mêlant la brutalité et le macabre à une forme de normalité sociale, cherchant à retranscrire la logique profonde du sadisme, passant d’un monde lumineux à un univers nocturne, où surgissent les pires pulsions refoulées.

La Belle au bois dormant, la princesse égarée, la Cendrillon orpheline ne rencontreront pas le prince charmant mais un « gnome », « l’écume aux lèvres ». Croiser un regard équivaut à être foudroyée, être abordée par un inconnu équivaut à l’anéantissement et à l’innommable. Le Petit Chaperon rouge s’égare à nouveau dans la forêt, mais l’apprentissage de la libido prend une autre tournure morale : « Je m’étais jetée dans la gueule du loup. Partir ? Rester ? Quel choix ai-je ? Comment ne pas périr d’inanition ? ». La jeune fille conscientise le viol, sans pour autant se soumettre à des comportements d’auto-restriction, notamment celui d’éviter de sortir seule. L’aspiration vers un possible retournement, vers un ricochet dans le temps subsume l’essence de l’enfance et de la poésie – « Nous étions fées. Nous étions des filles fougères, des filles chèvrefeuille, des filles liseron, des poétesses à la sensualité chaste » – ; nous pensons là à Anna Akhmatova…

L’univers de Chantal Chawaf engendre un besoin de justice pour les humiliées, et surtout la nécessité pour elles de se « désinfecter » de l’ordure libidinale. À ce moment précis, les morts ressurgissent du néant, reprennent forme, échappant ainsi à la damnation et à la dissolution, apportant à l’enfant brisée la rédemption et l’amour éternel : « Le legs d’amour me réenfante… ».

 

Yasmina Mahdi


  • Vu : 334

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

Lire tous les articles de Yasmina Mahdi

 

rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.